Livres et tarifs postaux, “seul Amazon reçoit les faveurs de La Poste”

Nicolas Gary - 13.10.2016

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La rue de Valois ne va pas manquer de sujets à traiter. La députée Dominique Chauvel avait attiré l’attention de la ministre en juillet dernier, sur les coûts d’envoi de livres facturés par La Poste. C’était en effet une histoire de 3 cm, qui avait fortement embarrassé le secteur du livre. 

 

Lourdoueix-Saint-Michel (Indre)

Daniel Jolivet, CC BY 2.0

 

 

Au 1er janvier 2015, La Poste modifiait en effet sa politique tarifaire : dès lors qu’un objet envoyé sous pli dépassait 3 cm d’épaisseur, on basculait sur un modèle tarifaire Colissimo obligatoirement. « Les services de presse que nous pouvions réaliser auparavant avec des frais qui étaient ceux du courrier format lettre vont devoir être complètement révisés. Et financièrement, 200 livres envoyés vont coûter jusqu’à deux fois plus cher », expliquait alors un éditeur. 

 

Bon, le fait est que l’envoi de livre avec le tarif lettre était toléré, mais pour autant pas vraiment apprécié par La Poste. 

 

Amazon, privilégié jusqu'à lors par La Poste

 

La députée, saisissant le sujet au vol, interroge donc la ministre Audrey Azoulay sur ce point. « La réglementation de La Poste ne permet pas l’envoi de livres au-delà de trois centimètres d’épaisseur limitant ainsi les tarifs bas à un nombre de livres restreint », rappelle-t-elle. 

 

Et de souligner que le prix Colissimo est plus coûteux, sans oublier de préciser que, « pour ce type d’envoi, seul Amazon reçoit les faveurs de La Poste qui est son client le plus important ». Selon elle, « la création d’un tarif préférentiel serait le bienvenu ».

 

Voici qui tombe très bien : deux mois avant la question parlementaire était amorcé le programme Frequenceo Editeurs, destinée en effet aux services de presse des maisons d’édition. Comprendre : uniquement les envois non commerciaux. Entrée en vigueur le 2 mai dernier, l’offre doit encore se démocratiser, puisqu’elle passait au banc d’essai chez trois maisons : Sabine Wespieser, POL et La Découverte. 

 

La députée, pour sa part, soulignait que le tarif préférentiel « existe déjà à l’étranger », de même qu’en 2009 déjà, une première tentative avortée d’obtenir une modification des conditions commerciales était survenue. Dominique Chauvel demandait alors à Audrey Azoulay, « les mesures qu’elle envisage pour faciliter les envois de livres venant des professionnels du secteur qui, lorsqu’il s’agit par exemple de petits éditeurs ou libraires, se retrouvent avec cette charge supplémentaire qui pourrait être évitée. Dans l’ère numérique où Amazon prend le pas sur les magasins de proximité et les indépendants, la création de ce tarif nouveau serait un réel soutien à notre culture libraire et à notre patrimoine littéraire ».

 

Un modèle manifestement avantageux

 

Les trois maisons qui avaient pris part à l’expérimentation font toutes état d’une réelle satisfaction. Un gain à tous niveaux, en réalité.

 

Jean-Paul Hirsch, directeur commercial des éditions POL déplorait « la décision prise unilatéralement par La Poste de modifier ses tarifs. Cela a eu pour conséquence de considérablement augmenter le coût des envois. La bataille fut longue pour obtenir cet arrangement ». Concrètement, Frequenceo Editeurs « nous ramène à un prix raisonnable, légèrement supérieur, mais à peine, à celui pratiqué avant le changement du 1er janvier 2015 ». 

 

Les éditions La Découverte sont arrivées dans les derniers temps de la phase de test « la solution était déjà très rodée et aboutie », indique Pascale Iltis, responsable du service de presse. Et de pointer certes la dimension économique, mais surtout, le gain de temps : « Sur des envois de service de presse pour un titre important, on mobilise beaucoup de personnes, mais, pour une petite structure, ce système est très léger. »  

 

Même impression chez Sabine Wespieser Editeur. « Un commercial de La Poste est directement venu nous présenter cette option. Nous ne pouvions pas avoir de dispositif particulier pour les envois, parce que nous sommes une petite structure », indique Marie Garnero, assistante administrative. « La mise en place a été facile, et l’ensemble reste très souple. Nous sommes facturés au nombre d’envois par mois, avec facturation spécifique. »

 

Uniquement destiné aux envois non commerciaux, le tarif Frequenceo Editeurs répond donc bien aux besoins « que ce soit pour les envois aux journalistes, aux libraires ou aux salons qui nous sollicitent », poursuit Jean-Paul Hirsch. « Nous passons d’un modèle Colissimo qui doublait le prix des paquets, et qui était de surcroît particulièrement contraignant. »

 

Envois gratuits, uniquement...

 

La limite de ce système est donc celle des envois non commerciaux, comme le précisait la présentation « livres gratuits avec ISBN à destination des leaders d’opinion ». De son côté, le Syndicat de la librairie française confirme bien que « les libraires ne bénéficient pas de ce tarif ». Sollicitée, La Poste n’a toujours pas donné suite à nos demandes de renseignements sur l’évolution possible de ce modèle.

 

Ainsi, non seulement la question de la parlementaire reste toujours d’actualité, concernant les libraires, ou les petites structures éditoriales, mais tout autant pour les usagers, simples citoyens, qui ne profiteront certainement jamais de tarifs préférentiels pour l’envoi de livres. 

 

Ce point mériterait d’être véritablement évoqué : souhaite-t-on empêcher, ou uniquement à des tarifs non concurrentiels, les Français de pouvoir faire expédier des livres par voie postale ?