Loi Amazon : le prix des livres est-il le seul moteur de l'achat ?

Nicolas Gary - 08.10.2013

Edition - Economie - librairie indépendante - loi Amazon - Aurélie Filippetti


La loi désormais assumée comme anti-Amazon, ne s'est finalement attiré la sympathie que du seul Syndicat de la librairie française, dont les membres eux-mêmes restent encore dubitatifs. « Pourquoi le président n'a-t-il pas salué cette première étape législative », s'interrogeait un libraire de province, joint par ActuaLitté ? Eh bien, plusieurs raisons à cela...

 

 

Christian Kert, rapporteur pour l'UMP de la PPL

 

 

Selon le texte de loi que les députés dans l'Assemblée nationale ont adopté, il existerait à l'avenir plusieurs solutions tarifaires pour le consommateur, en fonction de la manière dont il choisit d'acheter un livre. Alors que l'amendement déposé par le gouvernement cherchait à coller au plus près de la loi Lang - le prix unique du livre - voici que plusieurs cas de figure découlent dudit amendement : 

  • pour un livre acheté en librairie, remise de 5 % autorisée
  • pour un livre acheté en ligne et retiré en magasin, remise de 5 % autorisée
  • pour un livre acheté en ligne, et envoyé par voie postale
      • dans le cas où les frais de port sont offerts, pas de remise
      • dans le cas où les frais de port ne sont pas offerts, remise de 5 % autorisée sur les frais de livraison

 

Unanimement unanimes... mais pour quoi ? 

 

Si l'on oublie la réaction d'Amazon, évidemment peu en joie de voir que le législatif français tente d'encadrer et réguler les conditions de la vente des livres par internet, reste alors celle particulièrement enthousiaste du Syndicat de la librairie française, ou SLF. Dans un communiqué, ce dernier semble d'ailleurs s'octroyer le bénéfice de ce texte de loi, alors que les personnes bien informées savent qu'il n'en est rien, mais soit.  

Les députés de la majorité, ceux de l'opposition, ainsi que le gouvernement, par la voix d'Aurélie Filippetti, ministre de la Culture et de la Communication, ont été unanimes à considérer que le cumul de la gratuité des frais de port sans minimum d'achat et du rabais systématique de 5% sur le prix du livre représentait une stratégie de « dumping » visant à assurer aux acteurs les plus puissants de la vente en ligne de livres une position hégémonique sur ce marché et à contourner le prix unique du livre.

 

Et de pointer que la politique d'Amazon est de fait « nuisible », aux consommateurs et aux lecteurs : 

 

- Ce sont les consommateurs français et les entreprises implantées en France qui financent, par leurs impôts, l'évasion fiscale d'Amazon. Ce que les consommateurs gagnent en frais de port, ils le perdent en impôts.

- Le « dumping » d'aujourd'hui, ce sont les prix chers de demain. Une fois qu'Amazon détiendra un monopole des ventes sur Internet, il imposera ses conditions commerciales aux éditeurs et relèvera ses prix.

- Les librairies de proximité, fragilisées par les pratiques d'Amazon, sont indispensables à la vitalité de la création éditoriale et à celle des villes et des quartiers. Les lecteurs doivent pouvoir continuer à bénéficier d'un large choix de types de commerces pour acheter leurs livres ;

- Amazon cible son combat contre les librairies. Sinon, pourquoi Amazon, qui se dit soucieux de l'intérêt des consommateurs, n'offre-t-il la gratuité des frais de port sans minimum d'achat que sur le livre ? 

 

 

Inapplicable, tout simplement

 

Mais, nous en avons déjà fait état, plusieurs libraires, ou encore le SDLC, syndicat regroupant Cultura, Decitre, Le Furet du Nord et Chapitre.com, ont émis des réserves strictes, que ce soit sur la réalisabilité du projet de loi, ou même, plus simplement, sur l'intérêt de l'amendement déposé par le gouvernement. Ce dernier est clairement pointé du doigt pour avoir voulu tirer à lui la couverture, en dégainant un amendement saugrenu, imbittable et qui, en somme, manque légèrement sa cible. 

 

Notons que, dans la série des analyses dubitatives sur les résultats à attendre de la législation, en l'état, l'UFC Que Choisir n'a pas raté le coche : 

Les libraires indépendants, que le texte prétend défendre, seront-ils au moins gagnants ? Rien ne le prouve. Un rabais de 5 % représente moins de 0,50 € sur un livre de poche et 1 € seulement sur une édition à 20 €.

C'est trop peu pour infléchir le comportement d'une large partie de la clientèle, à commencer par les lecteurs qui n'ont pas de libraires près de chez eux. On les trouve en zones rurales, mais aussi en Île-de-France, où une vingtaine de communes de plus de 20 000 habitants n'ont ni librairie, ni librairie-papeterie-presse.

 

Il faudra donc interroger le prix de vente des livres, et définir s'il intervient réellement tant que cela dans le choix d'un achat en ligne, plutôt que d'un aller-retour chez son libraire. Jean-Philippe Delvaux, de la librairie Delvaux à Provins (Seine et Marne) tranchait déjà la question, quand nous l'avions sollicité :  « A Provins, où 75 % de la population vit à la campagne, il est plus intéressant de commander sur Internet et de recevoir ses ouvrages directement dans la boîte à lettres. Ce n'est pas pour rien que les principaux défenseurs d'Amazon habitent en campagne : c'est une question de commodité. »

 

Il ne faut pas oublier que c'est un luxe très parisien que de revendiquer qu'on ne peut faire 500 mètres en marchant, sans tomber sur une librairie. Même si elle est un tant soit peu grossie, cette réalité est loin d'être la même sur l'ensemble du territoire...

 

Vers un duopole Fnac/Amazon sur internet ?

 

L'UFC se colle cependant le doigt dans l'oeil en considérant qu'Amazon pratique le cumul de la gratuité des frais de port et la remise de 5 %, parce que la Fnac le pratique. C'est plutôt l'inverse, mais cela ne change pas grand-chose à la réalité présentée : nous pourrions très bien assister à la constitution d'un duopole Fnac/Amazon, avec l'un des deux acteurs qui profite de diverses optimisations fiscales - au demeurant tout à fait légales - et l'autre qui se demandera encore quelque temps si son tour n'est pas venu de pratiquer les mêmes optimisations.

 

Mettre sur le même plan Amazon, le logisticien aux entrepôts en partie financés par l'État, et les libraires indépendants, autant que les chaînes était une bonne idée, mais les députés à l'Assemblée auront surtout subi les assauts de la majorité, décidée à ne perdre ni la main, ni la face sur ces points. L'implication de la ministre de la Culture, après les Rencontres de la librairie à Bordeaux était trop grande pour que l'on laisse à l'UMP le soin d'avoir une bonne idée.

 

Aujourd'hui, le SLF se félicite que 200 établissements indépendants disposent d'un site de vente sur la toile. « Si les librairies ne disposent pas des capacités logistiques et financières suffisantes pour rivaliser avec Amazon, cette présence sur Internet leur permet d'offrir un service supplémentaire à leurs clients », insiste le syndicat. 200 sites de vente sur 3500 librairies indépendantes, avec en toile de fond l'échec cuisant de l'initiative 1001libraires, qui fut littéralement miné de l'intérieur, cela inclinerait plutôt à une certaine modestie. Et un peu de recul...

 

Après tout, une étude du cabinet Xerfi décrivait la persistance de la librairie en tant que commerce de détail comme « une anomalie économique ».