Loi Travail : “Le monde de l'édition est déjà sacrément déréglementé”

Antoine Oury - 27.05.2016

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Les organisations régionales d'Île de France CGT, FO, FSU, Solidaires, FIDL, UNEF et UNL s'étaient donné rendez-vous, après la grève du 19 mai dernier, pour poursuivre le mouvement de résistance à la Loi Travail ce 26 mai. Pour le secteur du livre, on retrouvait dans le cortège parisien les personnels de la Bibliothèque nationale de France, mais aussi les syndicats CGT, particulièrement présents.

 

Manifestation du 26 mai 2016 à Paris contre la Loi Travail

La CGT SGLCE (Syndicat Général du Livre et de la Communication Écrite) dans le cortège parisien

(ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

 

Après les mobilisations, notamment, du 31 mars 2016 et du 1er mai dernier, les salariés du monde du livre poursuivent leur mobilisation contre le projet de loi de la ministre du Travail Myriam El Khomri, la « Loi Travail ». Le syndicat CGT reste au cœur du mouvement, notamment pour le secteur du livre, mais sans être la seule organisation syndicale impliquée, évidemment.

 

« Vu le nombre de manifestants aujourd'hui, je n'ai pas l'impression que la mobilisation s'essouffle, au contraire, il y a une détermination forte dans le pays pour que la Loi Travail ne passe pas » estime Didier Lourdez, secrétaire général du Syndicat Général du Livre et de la Communication Écrite (SGLCE). 300.000 personnes auraient manifesté hier contre le projet de Loi dans toute la France, selon la CGT, tandis que la police estime le nombre de personnes mobilisées à 153.000.

 

Et de poursuivre : « Nous sommes extrêmement satisfaits de la manifestation aujourd'hui, d'autant que nous sommes en non-parution des quotidiens nationaux : nous avons une très bonne participation des salariés du livre dans la manifestation. » Le secrétaire général fait évidemment référence à la très polémique action de la CGT-FILPAC, qui a réclamé aux quotidiens la publication d'un tract syndical pour bénéficier d'une distribution normale. « Tant que la loi Travail n'aura pas été retirée, on sera là et on va continuer. Ce qui est dans cette loi, c'est l'inverse du mandat que les citoyens ont confié au président de la République », nous explique Pascal Lefèbvre, secrétaire de la fédération.

 

La revendication des syndicats et des personnels mobilisés est simple : le retrait pur et simple du projet de loi, avant toute reprise des négociations. La principale préoccupation concerne la fameuse inversion de la hiérarchie des normes, qui ferait des accords d'entreprise la référence pour les conditions de travail au sein d'une société, devant les accords de branche et le Code du Travail. « Nous n'entendons pas avoir un Code du Travail par entreprise. Les accords de branche garantissent le minimum lié à la branche, mais des organisations différentes peuvent exister ici ou là, y compris pour des acquis meilleurs. Mais il y a cette base, qui est le minimum conventionnel pour les salariés », rappelle Didier Lourdez.

 

« Un véritable carnage social »

 

« Nous sommes pour le progrès social, pas pour la régression », souligne Pascal Lefèbvre. « Dans l'indaustrie graphique, notamment dans le labeur, l'impression hors presse, c'est une dégradation nette des conditions de travail et des emplois à laquelle nous assistons puisque le secteur a perdu plus de la moitié de ses emplois en peu de temps. » Les fermetures des sites d'Arjo [ArjoWiggins depuis une fusion en 1990 avec un groupe britannique] à Wizernes et Charavines, respectivement en mai et juin 2015, ont laissé des marques.

 

L'industrie graphique, particulièrement bousculée par la concurrence étrangère, subirait « un véritable carnage social avec cette Loi », estime Pascal Lefèbvre. « Certains patrons ont d'ailleurs déjà essayé de mettre en place la loi El Khomri en ne payant plus les heures supplémentaires — alors que la Loi propose un abaissement à 10 % supplémentaires —, en rémunérant le travail du dimanche avec 25 % supplémentaire seulement, à la place des 200 %... »

 

Le ministre de l'Économie Emmanuel Macron s'était récemment rendu chez l'imprimeur Corlet, dans le Calvados, pour assurer que l'imprimerie restait « un métier d'avenir ». « Monsieur Macron est dans l'affichage parce qu'il mène sa campagne : il tient ce discours, mais autorise parallèlement des fermetures et des suppressions d'emplois comme à la Chapelle Darblay [usine de papier à Grand-Couronne, Seine-Maritime], qui ont l'aval de Bercy, et donc de Monsieur Macron », souligne Pascal Lefèbvre. « Sans industrie graphique demain, c'est la culture qui en pâtit, la démocratie, l'intelligence collective », rappelle le secrétaire général.

 

Concernant le monde de l'édition, le responsable syndical est tout aussi catégorique : celui-ci est « déjà sacrément déréglementé avec des travailleurs à domicile, des correcteurs et autres... Et aujourd'hui, avec l'avènement du numérique, il y a des suppressions d'emplois non pas liées à la technologie en tant que telle, mais à l'utilisation qui en est faite. » D'après Pascal Lefèbvre, la dérégularisation des 35 heures est devenue la règle dans les structures d'édition, « avec le passage du forfait jour pour tous les salariés, quel que soit leur statut. C'est-à-dire que l'on compte les jours plutôt que les horaires de travail, qu'ils fassent 12 ou 14 heures. » 

 

Notons également la présence dans le cortège d'une partie des personnels de la Bibliothèque nationale de France, qui nous expliquaient le 31 mars dernier les raisons de leur mobilisation : « [L]a fonction publique a de fortes chances d'évoluer dans les prochaines années et de se rapprocher d'un statut proche du privé. Dans la fonction publique, nous constatons une recrudescence des vacataires et des emplois précaires... Certains sont titularisés de temps en temps, mais uniquement pour des raisons structurelles. » Les personnels de la BnF ont dernièrement multiplié les journées d'action contre les restrictions budgétaires et les emplois précaires.

 


 

Un nouvel appel à la grève générale et nationale est lancé pour le 14 juin 2016.