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Loyauté et contrat moral dans l’édition : une autrice brise la loi du silence

Nicolas Gary - 14.05.2020

Edition - Justice - relation auteur éditeur - loi silence édition - concurrence déloyale éditeur


Certaines sorties de confinement se vivent avec plus de violence que d’autres. L’autrice Sophie Gourion a fait comme tant d’autres : retrouver la librairie de son quartier. Où elle découvre un ouvrage en de nombreux points semblable au sien. Avec cette nuance : le nouveau est publié chez son propre éditeur, Gründ. 
 

Gründ (Editis)

Gründ (Editis) au Salon du Livre de Paris 2012 (ActuaLitté, CC BY-SA 2.0)

 

Concurrencée par sa maison d’édition, voilà de quoi tomber de sa chaise. Pourtant, « le phénomène n’a rien d’inédit : malheureusement », nous indique une illustratrice. D’ailleurs, une dessinatrice BD avait rencontré le même problème, mais avait pu obtenir satisfaction auprès de son éditeur. 
 

Loyauté et concurrence


Pour Sophie Gourion, l’incompréhension règne : son livre, Les filles/les garçons peuvent le faire aussi, illustré par Isabelle Maroger, était sorti en février 2019. Un titre pour lequel l’éditrice avait immédiatement pensé à Isabelle Maroger pour les illustrations.

« Je la suivais depuis longtemps, et j’aimais beaucoup son style très moderne, très doux, mais en même temps très expressif. Je l’ai appelée l’an dernier pour lui parler du projet. J’étais convaincue qu’elle était la bonne personne pour illustrer cet album », indiquait-elle en mai 2019.
 
Et voici qu’Amélie Antoine publie à son tour, avec Isabelle Maroger Ce que je fais avec Papa/Ce que je fais avec maman. Un ouvrage de fiction pour les 5-7 ans, dans la même collection, format identique, tarification itou — et pour cause, c’est la même maison d’édition. Si le texte diffère, la thématique de déconstruction des stéréotypes de genre est la même.
 
L’autrice s’emporte sur Twitter, elle pointe les différents ouvrages, et laisse le soin à chacun de se faire une idée. « Il ne s’agit pas de contrefaçon », nuance l’autrice, interrogée par ActuaLitté. De nombreux internautes, dont une bibliothécaire, ont d’ailleurs relevé la possibilité de confusion entre les ouvrages, certains exprimant leur dépit en pensant même avoir acheté le livre en pensant qu’il était écrit par Sophie Gourion.
 
 
La situation est d’autant plus difficile à comprendre que l’autrice, elle, est soumise à une clause de non-concurrence par laquelle elle s’interdit de publier chez un autre éditeur « un ouvrage ou une partie d’ouvrage traitant du même sujet, et dont l’édition pourrait directement ou indirectement concurrencer l’ouvrage cédé », ainsi que prévoit le contrat de Gründ (groupe Edi8, filiale d'Editis) consulté par ActuaLitté. 
 

“Un gros souci”


« Le document fait état d’une forme de loyauté due par l’auteur, mais dont l’éditeur serait totalement exempt », s’interroge Sophie Gourion ? D’autant, assure-t-elle, que « personne n’a eu le courage — ni la décence — de prendre contact avec moi pour m’informer. Simplement m’informer » !

L’illustratrice (15 années d’expérience dans l’édition), victime collatérale de la situation, s’est fendue d’un billet, loin des réseaux sociaux. Elle explique n’y être pour rien et n’avoir fait que répondre à une demande de l’éditrice.
 
« Je n’y voyais pas le problème... déjà parce que c’est le même éditeur et lancer un esprit de collection aide surtout les livres à mieux trouver leur place en librairie et être plus pérennes (être dans une collection c’est souvent une chance, moi par exemple je rêve d’être dans certaines collections bd quitte à partager la même chartre graphique avec les autres auteurs. trices). Donc non je n’ai pas pensé à écrire à Sophie... je n’écris jamais à “mes” auteurs à chaque nouveau projet ! Et je pensais clairement qu’elle était au courant ! »

Et elle ajoute : « Après évidemment maintenant je comprends la surprise/colère/tristesse de Sophie surtout en ce premier jour de déconfinement où on est tous plus qu’hyper sensible car oui évidemment elle aurait clairement due être mise courant ! Y'a eu un gros souci à ce niveau-là. »
 

Publication préjudiciable ?

 
Il aura fallu, regrette Sophie Gourion, ce bad buzz sur les réseaux, pour que la direction du pôle jeunesse de Gründ tente finalement de la joindre, alors qu’elle adressait un courrier de réclamation au directeur général de la maison, après avoir consulté la Ligue des Auteurs professionnels. L'organisation surveille en effet avec vigilance le respect des droits des auteurs. Se met en place rapidement une solidarité entre les adhérents pour trouver une assistance juridique.

Dans son courrier, l'autrice fait état des ressemblances entre les ouvrages et des manquements à l’obligation de loyauté et de bonne foi pesant sur l’éditeur vis-à-vis de ses auteurs, résultant de l’absence d’information préalable et de la mise en concurrence de deux auteurs sur un sujet similaire. 

« En ne m’informant pas de la parution de ce second ouvrage, votre société a gravement manqué à son obligation de loyauté en qualité d’éditeur, laquelle découle de nos engagements contractuels réciproques », peut-on lire. Et d’ajouter qu’en regard des règles de droit commun, les contrats doivent être exécutés de bonne foi (art. 1104 du Code civil).

Amélie Antoine, dernière victime collatérale, ne s’est pas exprimée sur le sujet. ActuaLitté a contacté Gründ pour obtenir des explications — attendu que la maison reste le dénominateur commun de ce marasme. 


mise à jour : 

Amélie Antoine a diffusé un long message sur sa page, pour expliquer sa version. « Je peux comprendre que l’auteur du 1er ouvrage ait été peinée de découvrir en librairie qu’un 2e livre dans la même collection avait été publié, sans qu’elle en soit au courant, mais je n’en suis pas responsable, malheureusement.

À sa place, j’aurais sans doute aussi été blessée, mais je pense qu’avant d’initier un tel déferlement de haine, j’aurais cherché à appeler mon éditeur et à m’expliquer avec lui. Et si j’avais écrit ensuite quelque chose sur les réseaux sociaux, ça n’aurait pas été sous le coup de l’émotion.

Mais, tout comme Isabelle, je ne suis qu’un dommage collatéral, hein. [...] Voilà l’histoire du livre que j’ai créé avec Isabelle. Tout le reste ne concerne que l’éditeur et ses choix de publications. 
» 


Mise à jour 15/05 - 10 h30 : 

La maison Gründ a apporté sa réponse à ActuaLitté. « Nous regrettons cette polémique, et le fait que, malgré nos tentatives d’appels et de mails depuis la date de ses tweets malveillants pour Gründ, ses équipes et l’illustratrice, aucune discussion n’ait été possible alors même qu’elle continuait de tweeter et de communiquer. »
 


Commentaires
Je réagis à cet article qui me choque profondément. Il se base sur un tweet coléreux d’un auteur sans se soucier des circonstances et des répercussions sur d’autres personnes entrainées bien malgré elles dans cette mésaventure.

Que l’auteure soit déçue et en colère, je peux le comprendre, mais cette façon de régler ses comptes en public m’exaspère. Mettre en pâture d’autres auteures (comme elle), je trouve cela plus que limite. Elle aurait pu prendre de se renseigner et joindre l’illustratrice concernée au-delà de la maison d’édition.

Donc je vais prendre le temps de dire ce qui me gêne :

1 ) Ce tweet à la base aurait dû en rester là. On connait tous twitter et ses excès.

Mais en vous en faisant le relais vous lui donnez une crédibilité que je juge très mal venue.



2) Je connais un peu Isabelle Maroger depuis presqu’une vingtaine d’années. J’ai eu la chance de collaborer avec elle sur mes titres presse, j’ai vu son style s’épanouir et évoluer. D’ailleurs l’autrice le dit elle-même, elle a voulu travailler avec Isabelle pour SON style. Isabelle est une artiste avec toute la sensibilité qui s’exprime à travers ces dessins, ce n’est pas le genre de personne qui marche sur la tête des autres et qui leur manque de respect.



3) Ensuite, quand on fait souhaite faire un livre on soumet une idée, un manuscrit, voire un concept à un éditeur. Puis on signe un contrat. Mais il y a un général un travail entre éditeur, graphiste, auteur et illustrateur (et souvent l’auteur n’est pas consulté pour le visuel, ce qui n’est pas forcément une bonne chose mais cela arrive souvent). En l’occurrence, l’autrice n’est pas propriétaire du style de l’illustratrice, c’est l’illustratrice, et en partie, la maison d’édition qui en achète les droits. Certes, il y a l’histoire qui inspire l’auteur mais les livres dont on parle n’aurait pas eu la même allure avec un autre illustrateur, tout aussi talentueux soit-il. Dans la plupart des contrats que j’ai vu durant ma carrière il est spécifié que la maison d’édition décide du visuel etc… Alors, évidemment, il aurait été plus que bienvenue que la maison d’édition prenne les devant et informe l’autrice qu’elle développait une collection. Il y a eu un gros couac de sa part, mais là période est très particulière, on sort de deux mois de confinement avec tous les soucis et la pression qui en découlent, donc je laisse le bénéfice au doute. Même si on connait les délais d’édition et que ces titres étaient sans doute prêts bien avant leur sortie.

Mais ce n’est pas le problème ici : ce n’est pas aux auteurs de subir cette diatribe.



4 En jeunesse, il y a des codes, et la plupart des maisons d’édition s’inspirent (ou se copie c’est au choix) les unes des autres. Les livres sont devenu des produits presque comme les autres avec une durée de vie de plus en plus courte et certains titres servent juste à remplir des lignes comptables pour éviter le poids des retours. Parier sur certains « coutent » très chers aux éditeurs, et ils n’hésitent pas à s’engouffrer dans un « filon ».

Je ne dis pas que je cautionne mais c’est un fait. Si un auteur veut garder le contrôle, il s’auto publie et j’en connais certains qui ont eu le courage de faire ce choix.

Il est vrai que certaines maisons d’éditions « abusent » de leur pouvoir, j’en ai connu qui effectivement « dépossédaient » le créateur de son concept en l’envoyant à d’autres auteurs plus malléables, ou qui demandait à un illustrateur de reproduire le style d’un autre qui avait refusé le projet.

Mais ce n’est pas la question. Ce qui me choque ici, c’est mettre nominativement des personnes en avant pour de mauvaises raisons sans même se soucier des répercussions que cela peut avoir sur leur vie. Et pour moi, Actualité était un gage de sérieux, là…
Je corrige juste qu'il n'a jamais été question de tome 3. En aucun cas l'éditeur voulait lancer une série sur le concept du genre, il y a un vrai malentendu ! (je suis l'illustratrice vous pouvez m'appeler)
Mais quel drama ridicule... tout ça pour une (deux) BD inepte(s)...
Chère Sophie,

Soit vous avez apporté l'idée à votre maison d'édition, soit vous avez répondu favorablement à une demande de la maison d'édition. Dans le 1er cas, vous pouvez les attaquer, dans le second, vous pouvez regretter le manque de communication. Le plus simple est toujours de communiquer avec votre éditeur pour comprendre pourquoi un tel silence.

Il me semble que c'est beaucoup de bruit pour pas grand-chose. Et votre tweet, au lieu d'a
Je trouve ça effarant les qualificatifs employés à l'égard de l'autrice lésée... tant dans l'article que dans les commentaires.

Comme si, l'autrice devait faire preuve de bonne figure et de bienséance auprès de quelques un.e.s qui semble dicter le code de bonne conduite.

La revendication de ses droits est normale. Je tiens à le rappeler qu'elle n'a aucun cas mis la faute sur l'illustratrice ou l'autrice de ces nouveaux livres

Cette nouvelle autrice, Amélie Antoine, ferait bien de revoir sa vision archaïque de pseudo-batailles entre autrices.

Il est plus question de la position et du comportement de l'éditeur.
Il me semble que c'est beaucoup de bruit pour pas grand-chose. Et votre tweet, au lieu d'apaiser les choses les attise. Quel dommage d'être dans la confrontation au lieu d'essayer de comprendre les raisons qui ont poussé l'éditeur à travailler avec une autre personne sur le 2ème volume de ce début de collection.
Sophie Gourion, subtile (ou pas d'ailleurs) cocktail d'égo et d'orgueil, a une conduite lamentable !



Mettre sciemment le feu aux poudres en utilisant son réseau puis le lendemain demander d'éteindre l'incendie tout en prenant bien soin de jeter quelques morceaux de bois sur les braises, histoire que ça crame encore un peu... cela en dit long sur la personne.



C'est une habituée du bad buzz et de la confrontation, elle se moque bien des dommages collatéraux qu'elle peut faire en dehors de sa communauté.
Je trouve un peu tristes les commentaires fustigeant les tweets. Il y a une maltraitance de la part d'une maison d'édition vis à vis d'au moins un auteur. Cette maltraitance est souvent niée, occultée, passée sous silence en raison des impératifs économiques entre éditeurs et auteurs. Il se trouve qu'aujourd'hui, grâce à Twitter, un auteur peut mettre une pression publique sur l'éditeur et l'embarrasser.



Ben c'est très bien et ça me parait un juste retour des choses. Si une leçon peut être tirée de tout ça par les éditeurs, vive Twitter !



Je sais que dans le monde de l'édition, feutré, on aime bien tout régler derrière des portes closes. C'est parfois possible, c'est parfois souhaitable. Mais il ne faut pas tirer sur les messagers. Prendre une parole publique pour dénoncer est courageux. Personne ne devrait fustiger l'auteure alors qu'elle dénonce une série de faits dont elle est victime.
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