Luis Sepúlveda et la leçon de l'Amazonie

Khalid Lyamlahy - 20.04.2015

Edition - Société - Luis Sepulveda - Amazonie amour - forêt hommes


Le 2 avril dernier, les éditions Métailié ont publié L'Ouzbek muet et autres histoires clandestines, un recueil de nouvelles de l'écrivain chilien Luis Sepúlveda (traduit de l'espagnol par Bertille Hausberg). Né en 1949 à Ovalle, une ville du nord du Chili, Sepúlveda vit les expériences de la prison puis de l'exil sous le régime de Pinochet. Grand voyageur, il part à la découverte de l'Amérique latine, vit en Amazonie chez les Indiens Shuars, s'installe en Allemagne à Hambourg puis dans le nord de l'Espagne à Gijón.

 

Luis Sepulveda Amazonie

Luis Sepulveda

 

 

L'auteur chilien contribue à une recherche pour l'UNESCO, s'essaie au court-métrage et crée un Salon du Livre. Du 7 au 14 mars dernier, il était l'invité du Festival littéraire « Dedica » à Pordenone, dans le nord de l'Italie. De l'Amérique à l'Europe, Sepúlveda réalise un parcours atypique et donne à l'exercice littéraire un souffle nouveau, nourri d'un engagement social, culturel et humaniste. 

 

Le vieil homme et la bête

 

Dans l'œuvre surprenante et originale qui est la sienne, Le Vieux qui lisait des romans d'amour, sa première œuvre traduite en français, occupe une place de choix. Publiée aux éditions Métailié, cette première traduction est réalisée par François Maspero, grand éditeur disparu le 11 avril dernier. Traduit en 35 langues, couronné par deux prix en 1992 (Prix France Culture du roman étranger et Prix Relais H du roman d'évasion), le court roman de Sepúlveda est une œuvre bouleversante et riche en symboles. Dans El Idilio, petit village équatorien situé aux abords de la forêt amazonienne, un vieil homme, Antonio José Bolivar Proaño, fin connaisseur des secrets de la vie sauvage, découvre qu'il sait lire et trouve dans les romans d'amour un nouveau sens à son existence.

 

Dans un espace géographique investi par les chercheurs d'or, les « gringos » et les colons, mais surtout dominé par la figure ironique d'un maire arrogant, le vieil Antonio fait figure d'exception. L'histoire démarre lorsqu'une femelle d'ocelot, une sorte de chat sauvage, attaque le village, faisant ses premières victimes. Le maire organise une expédition et fait appel au vieux et à son expérience pour en finir avec le fauve. La tension du récit atteint son paroxysme dans l'affrontement final entre le vieux et la bête, symbole d'un rapport complexe et irréductible entre l'homme et la nature. 

 

De la littérature en Amazonie

 

Le Vieux qui lisait des romans d'amour est d'abord un double hommage rendu à la nature et à la littérature. La forêt amazonienne est l'autre héros du livre ; théâtre des évènements, elle subit les exactions des chercheurs d'or qui la traversent sans retenue et l'arrogance des touristes et des colons qui en ignorent les règles les plus basiques. Dans le récit, la faune est particulièrement mise à l'honneur : singes, crotales, ours à miel, crabes, ocelots... L'Amazonie est un espace de vie dont les espèces semblent en lutte permanente contre la bêtise humaine. Dans le roman de Sepúlveda, l'écologie n'est pas une théorie ni un slogan, mais une réalité émouvante, un souffle écrit dans l'environnement naturel et sauvage, un cri désespéré lancé des profondeurs de la forêt et dont les échos se propagent jusqu'aux confins du monde moderne.

 

L'Amazonie est cet espace oublié qu'il faut réhabiliter par l'acte de l'écriture. Pour ce faire, Sepúlveda prend le soin de choisir les noms des espaces de façon à contourner la réalité amère et porter un message d'espoir. Ainsi, le village d'« El Idilio » n'a précisément rien d'idyllique alors que la ville voisine d'« El Dorado » est loin de ressembler à un Eldorado. Sepúlveda rêve d'une Amazonie merveilleuse, échappant à l'arrogance et à l'exploitation des hommes sans cœur. 

 

Face à l'Amazonie, la littérature incarne l'autre pièce maîtresse du récit. Invitée surprise dans l'environnement sauvage et rude de la forêt amazonienne, la littérature est cet espace de rêve et d'évasion qui bouleverse le quotidien du vieil Antonio. Plus qu'une simple activité de loisir, la lecture devient pour lui « l'antidote contre le redoutable venin de la vieillesse ». Dans la bibliothèque de la ville voisine d'El Dorado, il passe cinq mois à découvrir l'univers des livres et à se constituer ses propres goûts littéraires. Dans les livres de géométrie, il ne retient qu'une phrase (« Dans un triangle rectangle, l'hypoténuse est le côté opposé à l'angle droit ») qu'il répète plus tard aux habitants abasourdis d'El Idilio. Il se détourne des livres d'histoire, déçu de n'y avoir trouvé qu'« un chapelet de mensonges ». Enfin, il trouve son bonheur dans les livres d'amour qui le bouleversent par les « souffrances indicibles » de leurs personnages.

 

Pour le vieil homme, la littérature est un espace de voyage et d'émotions, un peu comme cette forêt amazonienne qu'il a sillonnée de part en part. Tapi dans sa cabane où il s'est aménagé une table sur pieds pour lire debout, le vieux passe ses jours à parcourir les romans et imaginer les grandes villes où se déroulent les histoires, telles que Paris, Londres et Genève. Plus tard, il lit le début d'un roman d'amour qui se passe à Venise et rêve de la Sérénissime, avec ses canaux et ses maisons flottantes qu'il a beaucoup de mal à imaginer. Il s'arrête sur le mot de « gondole », séduit par cette embarcation qui lui rappelle les pirogues amazoniennes. À travers la passion de ce vieux qui découvre la lecture, Sepúlveda représente toute la magie envoûtante des livres. Au contact de la lecture, l'homme se renouvelle et se construit une nouvelle identité, de nouveaux plaisirs, une nouvelle raison de vivre. 

 

Vers l'amont.

Jean-François Renaud CC BY ND 2.0

 

 

Un hymne d'amour et de liberté

 

Le roman de Sepúlveda est une ode à la liberté et à l'amour contre la bêtise et les pulsions destructives. La naïveté touchante du personnage du vieux et son rapport intime avec la forêt et les Indiens Shuars offrent une image bouleversante de l'existence humaine. Sepúlveda prend le soin d'opposer à la figure d'Antonio celle du maire du village, personnage arrogant, violent et inculte. Les valeurs du vieux, fils du peuple et de la forêt, contrastent avec le cynisme du maire, représentant d'un pouvoir central corrompu et déconnecté de la réalité du terrain.

 

Les deux hommes traînent une vieille animosité qui se construit sur les thèmes de l'appropriation de la terre et de l'exercice du pouvoir. Sepúlveda force le trait en usant de l'ironie et en tournant en dérision le personnage du maire. Handicapé par son obésité, ses activités se réduisent à transpirer, épuiser son stock de bière et collecter des impôts injustifiés. Ignorant les règles de vie dans la forêt, il est en décalage total avec la nature et les hommes. Les chercheurs d'or et les « gringos » qui s'aventurent sans scrupules dans la forêt amazonienne viennent compléter le tableau. Ils ne savent ni respecter la forêt ni faire preuve d'humilité face à ces territoires nouveaux. Sepúlveda écrit qu'ils « souillent la virginité » de l'Amazonie.

 

Ainsi, ils subissent les lois de la nature et de sa faune, incarnées par les griffes assassines du fauve. Dans le roman de Sepúlveda, la bête symbolique crie le désarroi d'une nature en souffrance et rétablit une forme de justice inexorable.  

 

À travers le parcours du vieil Antonio, Sepúlveda réinvente l'idée même de l'écologie et offre au lecteur une réflexion profonde sur les liens complexes de l'homme avec la nature et ses composantes. Comment transforme-t-on une région « maudite » en un espace de lutte et d'engagement ? Le vieux côtoie les Indiens auprès desquels il apprend le sens de l'honneur et de la générosité. Sous les pluies et les tempêtes violentes, il découvre le goût de la liberté, perd sa femme, subit les morsures d'un crotale et s'adonne au plaisir de la chasse.

 

Au contact de la nature sauvage, il finit par perdre ses « pudeurs de paysan » et se reconstruire une nouvelle identité. Refusant l'échec et la fatalité, il s'acharne pour lire son roman d'amour, reprenant sans cesse sa lecture et se disant mécontent de ne pas comprendre l'intrigue. À travers ses lectures, Antonio cherche à se sauver en oubliant « la barbarie des hommes ». Juste avant la confrontation finale avec la femelle d'ocelot, il s'abrite dans une pirogue et fait un rêve étrange où il croit entrevoir sa propre mort.

 

Rejetant cette vision macabre, il affronte le fauve et, après en avoir fini, s'arrête devant l'image d'« une bête superbe, une beauté, un chef d'œuvre de grâce impossible à reproduire, même en imagination ». Telle est la nature sauvage dans toute sa beauté : unique, indescriptible, irréductible. Face à elle, l'homme est faible, orphelin, débordé par ses contradictions et ses rêves. 

 

Réveiller les consciences

 

Le roman de Sepúlveda se referme sur l'image du vieil Antonio caressant le corps de la bête comme s'il voulait s'excuser au nom de tous ces hommes qui n'ont rien compris. Rien compris à la nature. Rien compris à la vie. Rien compris à l'hymne d'amour et de liberté qui s'élève des profondeurs de la forêt amazonienne et dont les échos se prolongent jusque dans les romans que le vieux lit avec sa loupe. Rien compris à la puissance éternelle de la Mère Nature. Rien compris au pouvoir de construction et d'élévation de la littérature.

 

Le roman de Sepúlveda est le reflet émouvant de cette humanité prise entre les appels au secours d'une nature qui se meurt et les messages de détresse qui accompagnent la chute des valeurs et l'abandon de la culture. Dans Le Vieux qui lisait des romans d'amour, court roman sans prétention, Sepúlveda réussit le pari même de toute littérature : réveiller les consciences et ouvrir les champs de la réflexion et de l'engagement.