Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

M. Macron, plutôt qu'un Prix de traduction, “des traductions à leur juste prix”

Nicolas Gary - 12.10.2017

Edition - Economie - Emmanuel Macron traduction - prix traduction Claro - traducteur métier édition


Avec le Jerusalem d’Alan Moore, Claro a abattu un travail de traduction immense. Et plus encore. Depuis des années, l’auteur régale d’ailleurs les lecteurs avec les ouvrages de Pynchon, Danielevski ou Salman Rushdie, traduits par ses (bons) soins. Alors quand le président Emmanuel Macron parle de traduire des livres, d’apprendre les langues étrangères, Claro réagit. Pointilleusement.

 

Foire du Livre de Francfort 2017
Emmanuel Macron et Angela Merkel – ActuaLitté CC BY SA 2.0
 


C’est lors de l’inauguration de la Foire du livre de Francfort qu’Emmanuel Macron s’est lancé dans cette analyse des plus rigoureuses : aucun logiciel ne sera en mesure de prendre la place de Peter Handke, lorsqu’il s’attaque à l’œuvre de René Char. Sur Le clavier cannibale, le blog de Claro, cette idée est alors passée au crible.

 

Et voici le commentaire aux petits oignons : « Venant de quelqu’un qui ne parle pas l’allemand, on va dire que c’est une bonne nouvelle. Précisons quand même qu’aucun éditeur n’aurait l’idée, ni surtout les fonds nécessaires, pour concevoir un logiciel de traduction capable de s’attaquer à la poésie, que ce soit à celle de René Char ou de Maurice Carême. Ça n’intéresserait aucun investisseur – et aucun lecteur. »

 

Europe, traduction, droit d’auteur : Macron inaugure la Foire de Francfort 

 

Mais l’affaire n’est pas là : quand l’Élysée souhaite mettre en place un véritable Prix de traduction, ça grince un peu plus. D’abord, il en existe déjà, mais manifestement ils ne suffisent pas pour le président Macron. Pourquoi pas, souligne Claro, qui ajoute : « Un peu de compétition, c’est toujours appréciable… » 

 

Sauf que cela revient à détourner le regard des véritables enjeux pour les traducteurs, que l’auteur détaille précisément. Si leur visibilité, et donc la reconnaissance, augmente – « mention systématique du traducteur dans la presse, les annonces de prix littéraires, sur la couverture, etc. », inventorie Claro –, le problème reste l’argent. Traductrices et traducteurs « sont payé.e.s au feuillet, en gros 21 € les 1500 signes, et ce quelles que soient les difficultés du texte. »

Tous les traducteurs ne perçoivent cependant pas le même montant : la moyenne se situerait plutôt autour de 15 à 18 € le feuillet. Mais le raisonnement reste identique : mêmes causes, mêmes effets.

 

En soit, cela représente des montants supérieurs à ce que perçoivent leurs homologues espagnols ou italiens, mais le pire ailleurs ne signifie pas que l’on peut se résigner. 

 

La suite est simple : comme pour les auteurs, les traducteurs (qui sont considérés comme coauteurs de l’œuvre traduite), doivent rembourser leur à-valoir. Mettons qu’un traducteur ait gagné 1000 € pour sa traduction, il gagne entre 1 et 2 % sur chaque vente de livre. Pour un titre vendu 10 €, il devra donc attendre que se soient vendus 10.000 exemplaires, avant de percevoir ses droits d’auteurs.

 

Claro applique d’ailleurs cette formule à son propre cas : « Par exemple : je ne toucherai de droits sur ma traduction de Jérusalem d’Alan Moore qu’à partir du deux cent millième exemplaire vendu, et là je ne toucherai que 1 % sur un peu moins de trente euros. Personnellement, sur environ cent vingt traductions réalisées à ce jour, je n’ai touché de droits d’auteur que deux fois, et encore, jamais des grosses sommes (en plus, certains éditeurs cumulent nos travaux et, tels des banquiers, nous rendent à jamais débiteurs, même quand une traduction a bien marché, mais passons…). »

 

Avec Jérusalem, Alan Moore “réalise certainement son meilleur film” (Claro)
 

Donc un Prix de la traduction, fort bien, mais il s’agit avant tout de l’occasion d’engloutir quelques petits fours avec un verre en main, certainement pas de reconnaître la valeur des traducteurs. Claro liste alors une série de recommandations : 

 

- qu’il/elle touche des droits décents (pas moins de 2 %), et ce dès le premier exemplaire vendu 

 

- qu’il/elle touche également des droits indépendants lors de l’exploitation en poche et en club (c’est loin d’être systématique) ; qu’il/elle soit informé.e des droits dérivés, etc. ; qu’il/elle reçoive systématiquement des exemplaires justificatifs ;

 

- qu’il/elle soit payé.e décemment lorsque le livre présente d’importantes difficultés (quand il exige de se documenter, de se déplacer, une re-création, etc.) ;

 

- qu’il/elle soit mis au fait des aides existantes (bourses CNL, résidences, etc.) ;

 

- qu’on le rémunère quand on fait appel à ses services au moment de la promotion (quand il est sollicité comme interprète, par exemple, ce qui n’est pas forcément dans ses cordes…) ;

 

- qu’il ne soit pas procédé à une hausse de la contribution sociale généralisée (CSG) ;

 

- (et pendant qu’on y est : qu’ils aient droit à des congés payés et des arrêts maladie, même s’ils ne veulent pas prendre de vacances et ne tombent jamais malades, comme tout le monde le sait…)

 

 

Personne n’en sortirait alors amoindri, d’autant plus que les aides à la traduction existent pour les éditeurs. Autrement dit, mieux rémunérer les traducteurs, dans de meilleures conditions, ou plus spécifiquement, « non pas un Prix de la traduction, mais des traductions estimées à leur juste prix ».