“Macron, rends le pognon”, ou la révolte des Gilets jaunes

Auteur invité - 07.01.2019

Edition - Société - Macron Gilets jaunes - révolte Gilets jaunes - révolte peuple France


La Fondation pour l’Écrit, organisatrice du Salon du livre de Genève, offre chaque année à 10 jeunes auteurs de participer au programme De l’écriture à la promotion. De cette manière, il leur est possible d’entrer en contact avec des professionnels du livre, pour mieux appréhender le cœur de leur métier.

En partenariat avec ActuaLitté, ils ont pour consigne de publier un texte littéraire, sur un sujet d’actualité. Adrien Gygax reprend le flambeau pour cette nouvelle année.

Gilets jaunes
ActuaLitté, CC BY SA 2.0
 
 

« Macron, rends le pognon ! »


C’est juste un vendredi. Il fait genre moche, mais pas dégueulasse, un peu gris quoi, menaçant. Paul rentre du boulot, tranquille, vers 16 heures. Il est content, il a fini un peu plus tôt, il espère éviter les bouchons. Bon, ça rate. En fait, quand il s’approche du péage de Capitou, sur l’A8, ça ralentit sérieusement. Il écoute 107.7, le type dit que c’est encore à cause des gilets jaunes, jusqu’a Nice, dans les deux sens, opération escargot, tout ça. « Putain ils ont que ça à foutre ? » qu’il marmonne.

Quand il arrive au péage, bonne nouvelle, c’est gratuit. Ils doivent être une petite centaine là, pas bien malheureux, plutôt rigolards, avec des écriteaux et tout. Paul roule tout peinard, sacrifie un sourire, balance un coup de klaxon, ça passe. Il prend à droite, direction Capitou, le zoo, c’est là qu’il vit, derrière les concessions. 

Il parque sa chiotte, grimpe au deuxième, allume la télévision, pisse, voilà, c’est bon, c’est le week-end. Rien à dire, rien à faire. Il est seul, pas de femme, il préfère bosser, il pense que travailler plus c’est gagner plus. Mais il s’en fout, l’été il se tape les jeunes filles de la Réserve, et le reste du temps il taffe. À la télévision c’est la misère, comme d’hab. « Petits secrets entre voisins » : programme d’abrutissement national.

Et la pub, et les tronches en cire qui squattent les plateaux, et les tics de langage des animateurs, et les dégaines d’abrutis qu’ils ont, et les blagues à deux balles qu’ils font, il aime pas. C’est une putain d’oligarchie, qu’il dit. 

Les chaînes d’info en continu matraquent. Lassalle a fait la star à l’assemblée avec son gilet. Paul l’aime bien celui-ci, il est genre différent, c’est pas un sale énarque, qu’il se dit. Et il a une drôle de gueule en plus, il est laid, c’est bon signe. Sur BFM les commentateurs commentent, ils savent faire que ça, toujours la même rengaine. Sondeurs, chercheurs, experts, tout un tas de bobos qui foutent jamais les pieds en province. Des cons. « Macron, rends le pognon ! » hurle une prolo à qui on tend le micro.

Ça le fait marrer, Paul, c’est pas qu’il est d’accord, il a pas vraiment d’avis, mais ça vaut toujours mieux que « les vacances des anges ». 

Ensuite il prend une bière dans le frigo. Comme le frigo est presque vide et qu’il a envie de pizza, merde alors, il ressort. Y’a Proxi qui est encore ouvert, à deux kils. Il prend vingt euros, ses clés, et go. 107.7 dit que les routes sont bloquées. Il sort de son quartier pourri, prend à gauche, arrive au rond-point vers l’autoroute. Sans trop de raison, il tire à gauche encore, direction le péage de Capitou. C’est pas là Proxi, il sait. Mais merde, il y va, il a envie de voir ça encore un coup, il est curieux. 

Les gilets jaunes sont encore plus nombreux, maintenant. C’est un beau bordel, sans rire. Paul fait deux fois le tour du rond-point, tranquille. « Pas besoin de sexe, le gouvernement nous la met bien profond » qu’ils brandissent. C’est pas des poètes, qu’il se dit, ils sont un peu vulgaires, ma foi, l’époque veut ça. Bon il sort de là, fait ses deux kils et achète une baguette, des bières, une tapenade, une pizza surgelée. Dégueulasse, 18 euros en plus. Il redémarre, la radio reprend... Moi, avec mon Samsung... Moi, pour seulement 349 euros... Orange : vous rapprocher de l’essentiel... L’essentiel, sans déconner. Offre soumise à condition : connerie. 

Après il prend à droite, direction le péage. Encore. Y’a un truc qui lui donne envie d’y retourner et d’éteindre la radio, une lassitude, une envie d’aventure, quelque chose dans le genre. « Macron T mort ! » qu’ils brandissent, maintenant. Ah ouais quand même, il remarque. Comme ça l’intrigue un peu, il s’arrête vers les autres bagnoles.

Y’a que des Clios merdiques, des Scénics affreux, des crottes, la France d’en bas. Un gars toque à la vitre « Viens, reste pas là ! ». « Non c’est bon » lui fait Paul, il s’en fout de leurs trucs, et il commence à pleuvoir. « On a besoin de monde, viens ! » qu’il rajoute. Paul sort. « Mets un gilet ». « J’ai pas ». « Mais oui, dans ton coffre ». « Ok ». « T’aimes Macron ? ». « Je m’en fous ». « Tu votes ? ». « Bof ». « T’as bien raison. Moi c’est JP. On va la leur mettre, tu verras ». 

Et là ça va vite. Les autres ont fait un gros feu, vraiment un putain de feu, des palettes crament, c’est cool. Ils boivent du thé et de la bière. On explique à Paul le concept, il ne comprend pas. Il faut faire ralentir les bagnoles, tenir des panneaux, chanter « Macron, rends le pognon ! ». Il mange des saucisses avec les autres, reste près du feu, a froid. Il ramène la tapenade, les bières et le pain. Les autres le remercient, ça se tape dans le dos, genre camaraderie et tout. Un mec brûle deux pneus, ça pue. Des flics viennent, ils repartent, tout le monde s’en fout, les bouchons s’éternisent. Et dire que ça fait bientôt un mois que ça dure. 

Vers la fin le noir est bien noir, on n’y voit plus rien. Et avec l’eau sur la route les phares rebondissent, c’est l’enfer. « On y passera la nuit ! » disent certains. Bon, ils sont plus qu’une vingtaine maintenant, et bien fatigués, ça commence à faire pitié. Paul en a ras le bol, il veut rentrer. Mais il doit ramener JP, on lui a fait promettre. Et JP est bourré, un peu virulent, y’a plus que lui qui arrête les bagnoles. « Tu passeras pas, connard ! », « Rends le pognon ! » qu’il s’excite. C’est une berline, genre Derrick, avec un papy et sa vieille. Alors Paul se rapproche, pour voir. JP grimpe sur le toit en mode relou, du coup Paul avance et lui lance : « Descends, fais pas le con ! ».

Et là, c’est peut-être la silhouette de Paul devant les phares, ou la panique, le papy démarre comme un avion. Berline 1 — Paul 0. JP se casse aussi la gueule. Et on entend à peine les chants des quinze autres derrière « Macron, rends le pognon ! Macron, rends le pognon ! » Ah, s’il n’y avait que le pognon ! Mais c’est pas juste un problème de pognon, non, c’est toute une civilisation qui perd la tête. 
 

 

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