Madagascar : richesse du bilinguisme, de la Grande Île aux enfants de la diaspora

Auteur invité - 12.12.2017

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DÉCRYPTAGE – À travers une récente étude mise en place par le Gouvernement de Madagascar, il a été constaté que les couples issus de la diaspora malgache enseignaient peu le malgache comme langue maternelle à leurs enfants. Afin de répondre à cette problématique, et plus largement pour valoriser la discussion autour du bilinguisme, quel qui soit, et notamment en littérature, Baptiste Fauché, des Éditions Jeunes Malgaches, propose une analyse de la situation.

 


 


O beaux vers plus obscurs que les diamants noirs,

vous exercez sur moi la plus grande attirance

et savez m’enivrer avec votre fragrance

de rose épanouie au front ombreux des soirs !
[Jean-Joseph Rabaerivelo, Volume XVI, Bibliothèque Malgache]
 

Cette ode à l’alchimie de la poésie, des vers et de la lettre, Jean-Joseph Rabearivelo la fit quelquefois comme ici, en français. D’autres fois, le bruissement intime de la plume et de la feuille donnèrent naissance à des vers en malagasy. Jean-Joseph Rabearivelo savait naviguer d’une langue à l’autre, au bénéfice de son esprit et des mots. 

Longtemps, l’éducation d’un enfant issu d’un couple mixte, ou issu de parents provenant d’une culture différente de leur pays d’accueil s’est faite en une seule langue.

Peur de la confusion entre les langues, crainte des difficultés d’apprentissage, effroi devant une possible focalisation sur la culture d’origine au détriment de la culture d’accueil : les raisons avancées, étaient, malheureusement, nombreuses. Pourtant, de Rabearivelo à Jack Kerouac, qui menait l’enquête sur ses origines bretonnes dans la capitale française dans Satori à Paris, et narrait cette recherche du Graal généalogique dans une langue anglaise dont le rythme était enrichi par ses souvenirs du français, nombreux sont les écrivains qui ont fait de leur multiculture linguistique un atout majeur afin de percer le monde des lettres. 
 

Mais le bilinguisme n’est pas réservé à une culture de l’élite, il enrichit la vie, tous les jours de millions de Bruxellois anonymes, — par exemple — qui préfèrent dire de quelqu’un de bavard que c’est un babbeleir, et d’un arrogant ayant un fort coup de fourchette qu’il est un dikkenek, doublé d’un knabeleur de pommes de terre. Richesse quotidienne, et embellissement des dialogues de tous les jours. 
 

Ici, à Madagascar, la situation du bilinguisme est particulière, partagée entre le malgache et le français. Le français est parlé par environ 10 % des Malgaches, et 90 % des Malgaches ne parlent que malgache. Si le français est appris dans un certain nombre d’écoles, le malgache a longtemps été vu, malheureusement, comme une langue peu digne d’apprentissages, et délaissée au détriment du français, perçu comme la langue scolaire, universitaire, et intellectuelle. Il est temps de dire que le bilinguisme est une richesse, que les langues ne prennent pas la place l’une de l’autre, mais qu’elles se conjuguent, l’une avec l’autre, pour le meilleur. 
 

La richesse du bilinguisme oubliée ?
 

Aujourd’hui encore, 50 % des couples résidant en France et composés d’au moins un conjoint malgache n’apprennent que le français à leurs enfants (voir le rapport). Ce parti-pris éducatif se fait au détriment de l’enfant. Le bilinguisme est une richesse culturelle immense, ainsi qu’un outil de développement neurologique. Des études récentes ont montré que le bilinguisme permettait à l’enfant de mieux développer sa capacité de focalisation sur une tâche particulière dans un environnement complexe ; retardait l’apparition de troubles dégénératifs neuronaux liés à la vieillesse ; favorisait sa capacité d’adaptation face à des tâches nouvelles et améliorait la capacité de l’enfant à apprendre d’autres langues dans le futur. 
 

Ce n’est cependant certainement pas la raison la plus essentielle de transmettre sa langue à ses enfants. Une langue est une manière très particulière de transmettre une idée, faite de nuances, d’idées et d’émotions qu’aucune traduction ne parviendra jamais à reproduire entièrement. Un enfant qui ne connaît pas la langue maternelle de ses parents ne parviendra pas toujours à comprendre certains coins de leur esprit.
 

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C’est condamner la communication parent-enfant à des (occasionnels) énervements, à des hoquets syntaxiques, à une perte dans la restitution exacte des émotions. Le fihavanana, par exemple, cet esprit de solidarité et d’entraide, cet ensemble de valeurs presque familiales et plus important que l’argent (comme le dit le proverbe « ’Aleo very tsikalakalam-bola toy izay very tsikalakalam-pihavanana’ - Il vaut mieux perdre une certaine somme d’argent qu’une amitié ») pourra lui être expliqué par un ensemble de comparaisons bancales, de traductions approximatives.

Mais il aura toutes les peines du monde à le comprendre vraiment, au sens étymologique, à le prendre avec lui, à l’intégrer dans son patrimoine linguistique et éthique, s’il ne parle pas la langue de la Grande Île. Et un vahiny, est-ce un hôte, un étranger, un invité ? Tout cela à la fois probablement, c’est celui auquel on doit l’accueil, car il vient de loin. Mais comment le dire réellement, sans tout le contexte linguistique et culturel que représente le malagasy ?
 

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Aux Éditions Jeunes Malgaches, nous ne publions pas les poèmes de Rabearivelo, mais nous œuvrons pour l’acquisition du bilinguisme au moment où cela est le plus simple : dès le plus jeune âge. Pour cela, notre méthode consiste en la publication d’albums jeunesses illustrés et bilingues.

L’exil est une situation difficile pour les parents, mais peut l’être également pour les générations suivantes. Les enfants peuvent se sentir partagés entre une culture qui n’est pas encore tout-à-fait leur, et une autre dont ils sont déracinés et éloignés. Porter une autre langue avec soi, avec tout ce que cela implique est un outil essentiel d’acclimatation et de force intérieure. L’apprentissage du malgache ? Tsara be !




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