Malgré l'absence d'auteurs, le PEN American a bien été Charlie

Antoine Oury - 06.05.2015

Edition - Société - Charlie Hebdo - PEN American Center - prix liberté d'expression


Charlie Hebdo aura finalement reçu son prix, au gala annuel du PEN American Center, hier soir. L'annonce de la remise d'un Prix au journal satirique avait déclenché des réactions radicalement opposées : certains, comme Salman Rushdie et Neil Gaiman, y voyaient un soutien incontournable à la liberté de la presse, quand d'autres, Peter Carey, Michael Ondaatje, ou Joyce Carol Oates, déploraient le côté peu respectueux du journal, et la célébration consensuelle.

 

 

PEN: After Charlie 8

Photo d'un débat organisé au PEN American Center en février 2015 (PEN American Center, CC BY 2.0)

 

 

Jean-Baptiste Thoret et le rédacteur en chef de l'hebdomadaire, Gérard Biard, étaient présents hier soir à New York pour le gala annuel du PEN American Center, après une dizaine de jours de polémique sur la remise d'un prix au journal satirique. Ce mardi soir, plusieurs auteurs étaient absents, lors du dîner annuel qui permet de lever des fonds pour la défense de la liberté d'expression.

 

Ce sont tout de même 200 écrivains qui avaient signé un courrier à destination du PEN American Center, et expliquaient : « C'est incontestable que, en plus de provoquer de violentes menaces de la part d'extrémistes, les auteurs des dessins de Charlie ont offensé certains musulmans, de même que leurs dessins ont pu offenser des membres de plusieurs autres groupes visés. »

 

La différence d'appréciation reposait là : les opposants estimaient que les dessins de Charlie avaient quelque chose d'intolérant, par une laïcité poussée à l'extrême. Mais aussi que récompenser Charlie serait hypocrite, si l'on ignorait parallèlement la situation difficile des musulmans en France.

 

Signalons qu'avec brio, le PEN a rapidement trouvé des remplaçants pour les absents du dîner, avec Art Spiegelman ou Neil Gaiman. La soirée était lourdement gardée, précise le New York Times, surtout après les événements de dimanche dernier, et une fusillade survenue lors d'un concours de caricatures de Mahomet.

 

Mais cet événement était organisé par l'American Freedom Defense Initiative, un groupe explicitement anti-Islam, ce qui a aussi permis de faire comprendre aux Américains la différence entre une telle organisation et Charlie Hebdo, d'après une dessinatrice présente au dîner. S'il paraît difficile de classer Charlie Hebdo parmi les publications racistes ou obsédées par l'Islam (en témoigne un comparatif des sujets de leurs différentes caricatures en couverture), il faut néanmoins signaler que ce n'est pas la première fois que la question est posée

 

ActuaLitté avait pu interroger un membre de l'English PEN sur le sujet, lors de la Foire du Livre de Londres : Robert Sharp, auteur et responsable des campagnes pour l'organisation, nous avait expliqué que c'était surtout la récupération politique, et la différence de traitement dans la défense de la liberté d'expression, qui avaient choqué.

 

« [A]près les événements, nous avons perçu une forme d'hypocrisie du gouvernement français. Quand l'humoriste Dieudonné a dit ou écrit des propos choquants après les massacres, il a été arrêté et condamné pour apologie du terrorisme. On ne peut pas, d'une part, défendre Charlie Hebdo qui attaque et insulte les idées les plus sacrées et les prophètes des religions, et en même temps traduire en justice des gens qui insultent ou moquent les victimes sacralisées d'une tragédie. Cet humoriste n'avait pas à être traité de la sorte », expliquait-il.

 

Alain Mabanckou, qui avait vigoureusement défendu le journal, a souligné qu'il ne devait pas y avoir « de tabous lorsqu'il s'agit de liberté d'expression ». Le prix Freedom to Write a quant à lui été décerné à la journaliste azerbaïdjanaise Khadija Ismayilova, emprisonnée depuis le début du mois de décembre pour avoir établi des soupçons de corruption vis-à-vis de la famille du président Ilham Aliyev.