Malgré les héritiers, Sherlock Holmes relève du domaine public

Nicolas Gary - 28.12.2013

Edition - Justice - Sherlock Holmes - domaine public - libre de droit


Le détective le plus célèbre de Baker Street appartient bel et bien au domaine public, vient de trancher la justice américaine. Et les héritiers de Sir Athur Conan Doyle ne seront plus en mesure de réclamer de droits sur les oeuvres du Britannique, a considéré le juge fédéral de l'Illinois, Ruben Castillo. À l'exception de 10 nouvelles publiées en 1923, l'ensemble des aventures de Sherlock Holmes est désormais propriété du public. 

 

Sherlock Holmes
chay1288, CC BY NC SA 2.0

 

 

Pour les ayants droit, réunis sous le nom de Conan Doyle Estate, la pilule va être compliquée à avaler : ces derniers soutenaient que le copyright pouvait être appliqué aussi bien aux histoires qu'aux personnages. Cela permettait ainsi de faire de Sherlock Holmes, du fidèle Watson ou de l'immoral Moriarty des marques protégées, et de potentielles licences à exploiter. 

 

À l'exception donc, de dix nouvelles encore protégées par le droit d'auteur, l'ensemble de ces textes relève du domaine public, chose que plaidait Leslie Klinger, éditeur qui souhaitait publier un recueil original de textes originaux, qui étaient inspirés par les personnages et l'univers de Doyle. Les héritiers s'étaient rapidement opposés à ce projet, réclamant le versement de droits pour l'utilisation des univers et des personnages. Ainsi, The New Annotated Sherlock Holmes, volume de 3000 pages, n'aurait pas vu le jour, si l'éditeur n'avait pas décidé de porter plainte. 

 

Depuis 1887, date de parution de la première enquête de Sherlock, et au travers de ses différentes déclinaisons au cinéma - films comme dessins animés, en jeux vidéo, jeux de société, en BD, comics, et on en passe, et on en oublie, le détective est devenu un personnage comptant dans l'imaginaire collectif. 

 

"Pourtant, beaucoup de gens connaissent ce personnage, non ? Et je suis presque certain qu'une écrasante majorité n'a jamais lu les livres originaux. Pourtant, Sherlock Holmes existe dans la conscience collective."

 

 

Dans une réflexion portant sur l'apparition de la licence Creative Commons, dans l'univers de Lovecraft, Neil Jomunsi formulait la réflexion suivante :  

J'évoquais l'autre soir le cas Sherlock Holmes. Je suis un fan de ce personnage, depuis tout petit. J'ai lu et relu quasiment tout ce que Conan Doyle a écrit à son sujet, et je suis un maniaque des séries dérivées. Pourtant, beaucoup de gens connaissent ce personnage, non ? Et je suis presque certain qu'une écrasante majorité n'a jamais lu les livres originaux. Pourtant, Sherlock Holmes existe dans la conscience collective. 

On se figure sa silhouette, son caractère, sa ténacité, au travers des adaptations nombreuses qui en ont été faites, de Benedict Cumberbatch à Robert Downey Jr. en passant par l'immense Jeremy Brett, Basil Rathbone, Rupert Everett, Peter Cushing, etc., mais aussi à travers les dessins animés de Miyazaki ou encore cette collection formidable de livres pour enfants « Sherlock Heml'Os mène l'enquête » ou le film de Disney Basil Détective privé.

Toutes des adaptations, pas toujours fidèles. Mais si je fais la somme de toutes ces adaptations, elles donnent une image globale du personnage qui elle, étrangement, est assez fidèle au personnage original de Conan Doyle. Au final, c'est toujours l'original qui gagne. Et c'est tant mieux : car des générations de jeunes lecteurs ont ainsi pu découvrir Conan Doyle a posteriori.

 

La totale liberté d'utilisation qui s'offre à chacun(e) de pouvoir puiser dans les aventures. Néanmoins, il sera toujours interdit de s'appuyer sur le fait que Holmes ait joué au rugby  pour Blackheath, la carrière d'athlète de Watson, ou même que le détective ait eu une seconde femme - ces éléments restent couverts, dans le cadre des dix nouvelles évoques, soumis au copyright. « Les gens veulent célébrer Sherlock Holmes et Watson, et maintenant ils peuvent le faire sans crainte », se réjouit l'éditeur sur le site qu'il a monté, Free Sherlock. « Sherlock Homes appartient au monde, et cette décision l'établit clairement. » 

 

Selon l'avocat des héritiers, Benjamin W. Allison, cette décision, dont il pourrait faire appel, n'aurait aucune incidence sur les accords de licence actuels ni les plaintes que les ayants droit pourraient déposer s'ils s'estiment lésés. Pour l'heure, la Warner Bros, qui s'est engagée dans différents portages sur grand écran, pas plus que la BBC qui lance une nouvelle saison de sa série Sherlock, n'ont souhaité faire de commentaires.  

 

The Sherlock Holmes Museum - 221b Baker Street, London - bust of Sherlock Holmes

Elémentaire, ou Alimentaire ?

ell brown, CC BY 2.0

 

 

Pour les ayants droit, ce dernier souhaitait créer une pluralité de Sherlock Holmes, en revendiquant la possibilité de puiser dans les oeuvres de Doyle, de quoi donner vie à son personnage. Et affirmer cette pluralité serait le meilleur moyen d'éparpiller le personnage.  

 

La réalité reste que Holmes appartient au domaine public depuis bien longtemps, mais que les ayants droit tentent de presser le citron le plus possible. Selon leur agent littéraire, l'oeuvre serait encore soumise au copyright jusqu'en 2022, et ce, en s'inspirant de la législation Disney, qui a permis aux studios du même nom de prolonger le copyright sur la célèbre souris, afin d'engranger simplement plus de profits encore. La législation américaine actuelle repose sur deux principes : les oeuvres entrent dans le domaine public soit 70 ans après la mort du créateur, soit 95 après la date de la publication. 

 

Dans sa décision, le juge Castillo ne fait finalement que répéter ce que d'autres tribunaux ont pu écrire avant lui : Sherlock Holmes est libre de droit. On assiste donc là à un simple, mais énième cas, de copyfraud, cette situation où une oeuvre libre de droit se retrouve coincée par des hériteirs un peu trop gourmands. Imposer des restrictions sur certains détails de la vie de Holmes ou de Watson montre à quel point les héritiers sont simplement en train de protéger la poule aux oeufs d'or, en la cerclant de barbelés...

 

via New York Times