Manifeste : les droits des auteurs, les exigences des lecteurs

Camille Cornu - 22.10.2015

Edition - International - Joanne Harris - internet lecteurs


Lundi, Joanne Harris prononçait le discours inaugural du Festival Littéraire de Manchester. Elle abordait l'exercice d'une façon originale en revenant sur son rapport au lecteur, qu'elle estime dissymétrique : si, à l'heure du web, il est devenu facile de contacter les auteurs, ou de s'exprimer sur leur travail en revendiquant certaines attentes, elle estime que les auteurs aussi peuvent être en droit d'avoir exigences envers leurs lecteurs. 

 

Joanne Harris

 

Tout est la faute d’internet. Partout, les frontières sont brouillées : la sphère privée, l’intime exposé, et le rôle des lecteurs qui s’élargit à celui d’auteur. Plus que de simplement pouvoir partager des avis, les lecteurs se sentiraient tout puissants et en droit d’avoir de nombreuses exigences, voire de... modifier les œuvres, puisqu’après tout, ils les ont payées. 

 

« Sur internet, j’ai vu un nombre croissant de sites et de blogs qui énumèrent ce que le lecteur attend de l’auteur. Des demandes d’élargir la diversité, d’élargir la connaissance des éditions existantes, des demandes de temps et d’attention, des exemplaires gratuits de livres pour des articles, des interviews... ou simplement des demandes de travailler plus vite... (...) Mais les lecteurs se demandent-ils ce que les auteurs attendent d’eux ? Et les auteurs de demandent-ils ce qu’ils attendent de leurs lecteurs ? »

 

La possibilité de créer des blogs et de mettre un texte en ligne pour n’importe qui aurait élargi la notion de publication, permettant à un nombre toujours croissant de personnes de s’identifier comme « écrivains ». On pourrait y voir une désacralisation du terme, une démocratisation de l’accès à l’écriture et à la publication. Certes, mais cela nuirait à terme à un réel statut des auteurs, en encourageant l’idée que n’importe qui peut écrire, et donc que cette activité de loisir, ne nécessitant aucune compétence, ne mériterait finalement pas non plus rémunération. Et surtout, que n’importe qui pourrait venir se mêler du travail en cours d’un auteur.

 

Et encore, puisque l’œuvre a tout de même été payée, cela ne ferait qu’élargir les droits des lecteurs. Harris revient ainsi sur le rôle de l’application Clean reader, qui permettait, sur un texte numérique, de remplacer tous les mots jugés grossiers pour les remplacer par d’autres, jugés plus appropriés par les créateurs de l’application. Elle raconte comment, offusquée de voir son œuvre ainsi altérée, elle se serait vue remettre à sa place : 

 

« Mais les créateurs de l’application, un couple chrétien de l’Idaho, m’a écrit de nombreuses fois pour me dire que les lecteurs ayant payé pour mes livres devraient avoir le droit de changer les mots avec lesquels ils ne sont pas en accord. Les lecteurs sont des consommateurs, m’ont-ils dit ».

 

Via internet, et les applications existantes, les œuvres deviendraient donc des sortes de « salades composées » suite aux interventions des lecteurs, qui exigeraient presque du sur-mesure. Sans ménagement aucun pour les auteurs. Qui pourtant, ont eux aussi, des revendications envers leurs lecteurs. Premièrement, tout aussi prosaïque et vulgaire que cela paraisse, les auteurs ont besoin de manger. Joanne Harris demande aux lecteurs de soutenir leurs auteurs, d’acheter les livres, de se déplacer aux lectures, aux festivals, de parler d’eux dans les médias, et d’une manière générale, de faire la promotion des livres...

 

Mais surtout, « ce que les auteurs veulent vraiment est une validation de leur travail ». Ils veulent que les gens les lisent avec attention, les écoutent, et qu’« une connexion se produise, en quelque sorte, pour prouver que nous ne sommes pas seuls ».

 

Joanne, sans doute persuadée qu’il lui suffit, pour que les lecteurs respectent aussi ce qu’elle leur demande, de faire preuve de bonne foi en s’engageant à respecter des clauses qu’elle définit, dresse alors une liste d’engagement qu’elle nomme son Manifeste des écrivains.

 

Parmi ces clauses : 

 

— Elle promet d’être honnête, et authentique, au moins envers elle-même (parce qu’essayer d’être authentique envers les autres serait non seulement impossible, mais le signe d’un écrivain craintif. 

— Elle prévient les lecteurs, que, parfois elle les sortira de leur zone de confort « parce que c’est comme ça qu’on grandit et apprend ».

— Elle évitera de limiter son audience à un seul groupe.

— Elle ne laissera personne décider à sa place de ce qu’elle doit écrire : ni le marché, ni son éditeur ou son agent, ni bien sûr ses lecteurs.

 

À suivre...