Manuel scolaire : Tout est bon dans le cochon, surtout les concessions

Clément Solym - 19.01.2015

Edition - International - cochon censure - Moyen-Orient - livres auteurs


Le monde avait bien ri – d'un rire plus jaune que rose, rapport à la couleur du délicat mammifère. L'affaire était d'ailleurs bien tirebouchonnée : les Oxford University Press demandaient aux auteurs de ne faire aucune allusion au cochon, ce diabolique animal, dans les ouvrages destinés au Moyen-Orient. Un éditeur soucieux de ne pas offenser son public, et des auteurs qui l'avaient mauvaise. Mais la presse a été mauvaise langue, de porc, évidemment.

 

cochon censure moyen-orient

Elaine Liebenbaum, CC BY NC ND 2.0

 

 

Jane Harley, directrice de la publication d'OUP, est intervenue dans le Guardian, pour rectifier le tir : non, la maison d'édition ne souhaite pas censurer qui que ce soit. En revanche, le monde entier oublie qu'être éditeur, c'est aussi connaître les sensibilités de chacun. À l'heure de l'édition globalisée et mondiale, OUP, comme d'autres acteurs, « doit équilibrer les besoins culturels et d'apprentissage des enfants, tout un conservant un certain bon sens », assure-t-elle.

 

Que les choses soient donc claires : « OUP n'a jamais posé une interdiction générale sur les produits à base de porc dans ses ouvrages, et nous continuerons de publier des livres sur le porc. » Les articles parus dans la presse ont eu pour effet de faire croire le contraire, tout en mettant « en évidence l'équilibre délicat », qu'un éditeur doit prendre en compte. 

 

C'est qu'OUP se laisse guider par une mission fulgurante, « promouvoir l'excellence dans l'éducation, à travers le monde entier », rien que cela. Et si les parutions de la maison sont si regardées, observées, c'est qu'on les retrouve dans le Royaume-Uni et 200 autres pays dans le monde. « Nos programmes de lecture ont appris à des millions d'enfants à lire, à travers la planète. »

 

Et pour répondre aux besoins des élèves partout dans le monde, il est aussi essentiel que l'on sache taire des choses qui seraient choquantes. Au Royaume-Uni, par exemple, on n'inclut pas de mention au sexe, à la violence, ou à l'alcool, dans les manuels scolaires. Ces éléments seraient « inappropriés et offensants pour beaucoup ». Une ligne de conduite qui guide les parutions dans le monde, avec les mêmes impératifs. 

 

Respecter les tabous culturels, voilà une position ferme, à tenir. Exclure la définition du mot « cochon » dans un dictionnaire ne serait donc pas envisageable. De même, dans une œuvre historique de fiction, personne ne fera dégager le mot « cochon ». Sauf que, dans le domaine éducatif, il importe donc de préserver les sensibilités de tous. « La gestion des sensibilités culturelles n'a pas pour vocation de réduire la qualité de l'enseignement, de se plier aux vues minoritaires, de restreindre la liberté de parole, ni de s'autocensurer », insiste Jane. 

 

Et pour s'assurer d'avoir l'impact le plus large possible, l'éditeur navigue entre toutes ces choses, le « labyrinthe des normes culturelles ». Elle conclut avec une note d'humour, salutaire : « Y aura-t-il un moment où la publication pour tous les publics sera un processus aisé ? Oui, j'imagine que oui... quand les porcs voleront. »

 

Ou, en français, quand les poules auront des dents. Des poules qui, pour s'assurer de vendre dans le monde entier, devront certainement accepter un dentier, si la conquête de parts de marché l'exige. C'est que le marché du Moyen-Orient, c'est un peu... la poule aux oeufs d'or. On peut certainement, à ce prix-là, accepter quelques concessions.

 

La région représentait 180 millions $ des exports pour le Royaume-Uni, soi 7 % de son chiffre d'affaires, et 2,5 % pour les États-Unis, soit 55 millions $, en 2011. Et que le marché ne demande qu'à prospérer. Bill Kennedy, d'Avicenna partners, société qui s'occupe des marchés du Moyen-Orient et du Nord de l'Afrique, expliquait cela fort bien, en marge de la Foire d'Abu Dhabi : « Débloquer le marché des ventes possibles au Moyen-Orient est parfois considéré comme problématique et disproportionné en regard de la valeur des ventes générées. En réalité, le Moyen-Orient a, comme nombre d'autres marchés régionaux, des caractéristiques qui sont uniques et différentes d'autres régions. » Un marché qui peut être rentable, cependant, à condition de savoir y mettre les pieds.