Marcel Proust et son poème sur la pédérastie

Xavier S. Thomann - 30.03.2013

Edition - Société - Proust - Daniel Halévy - Poème


Il s'en passait des choses au lycée Condorcet du moment de la jeunesse de l'auteur de la Recherche du temps perdu. Cela fait maintenant un siècle que Marcel Proust a publié, à compte d'auteur chez Grasset, du côté de chez Swann. Du coup, c'est l'occasion pour les universitaires et la presse de revenir un peu sur le personnage à l'origine du chef-d'oeuvre. 

 

 

Proust!

LWY, CC BY 2.0

 

 

C'est dans cette perspective que sort aux États-Unis un recueil réunissant les poèmes du romancier, histoire de découvrir une facette un peu moins connue de l'écrivain. The Collected Poems of Marcel Proust est sorti chez Penguin cette semaine. Ce qui vaut la peine d'être mentionné, dans la mesure où il s'agit d'une édition bilingue, français-anglais. 

 

Le premier de cette série de poèmes remonte à l'automne 1888, quand l'auteur avait 17 ans. Il faut se rendre à l'évidence, il ne partageait pas la même précocité que Rimbaud, mais là n'est pas la question. Ce poème a été composé pour Daniel Halévy qui, à l'époque, n'était encore que le camarade de classe du jeune Marcel. 

 

Proust était amoureux de Daniel, mais ce dernier ne partageait pas les mêmes sentiments. Toutefois, Halévy ne cacha jamais son admiration pour le talent de son ami, même s'il ne le croyait pas capable de trouver la force nécessaire d'écrire une oeuvre aussi monumentale que la Recherche

 

En tout cas, il conserva ce poème de Proust, qui fur retrouvé dans ses archives et publié en France dans le volume Marcel Proust : Écrits de jeunesse 1887 — 1895. Trêve de discussion, voici le poème en question. 

 

Pédarastie 

 

À Daniel Halévy

 

Si j'avais un gros sac d'argent d'or ou de cuivre

Avec un peu de nerf aux reins lèvres ou mains

Laissant ma vanité — cheval, sénat ou livre, 

Je m'enfuirais là-bas, hier, ce soir ou demain

Au gazon framboisé — émeraude ou carmin ! — 

Sans rustiques ennuis, guêpes, rosée ou givre

Je voudrais à jamais coucher, aimer ou vivre

Avec un tiède enfant, Jacques, Pierre ou Firmin.

Arrière le mépris timide des Prud'hommes !

Pigeons, neigez! Chantez, ormeaux ! blondissez, pommes !

Je veux jusqu'à mourir aspirer son parfum !

Sous l'or des soleils roux, sous la nacre des lunes

Je veux... m'évanouir et me croire défunt

Loin du funèbre glas des Vertus importunes ! 

 

Bon, ce n'est pas du niveau de ses romans, mais en même temps ce poème n'était pas destiné à être publié. On retiendra que ces vers n'ont pas fait flancher Halévy, qui y vit toutefois un certain talent. Ce qui ne l'empêcha pas d'écrire dans on carnet : « Ce pauvre Proust est complètement fou ».