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Margaret Atwood : “Un romancier rend toujours compte de la réalité”

Antoine Oury - 14.10.2017

Edition - International - Margaret Atwood - Margaret Atwood Francfort - Foire Livre Francfort 2017


La reine de la littérature canadienne Margaret Atwood a fait le déplacement jusqu'à la Foire du Livre de Francfort, ce samedi matin, pour une conférence de presse à guichets fermés. L'auteure de La servante écarlate, nommée parmi les favoris du Prix Nobel et dont les dystopies sont particulièrement lues dans le monde dans le contexte géopolitique actuel, venait recevoir le Friedenspreis des Deutschen Buchhandels, un Prix de la Paix décerné par l'industrie du livre allemande.

 

Margaret Atwood à Francfort (ActuaLitté, CC BY SA 2.0)


Pas besoin d'interprète pour Margaret Atwood, qui a vécu pendant plusieurs années dans le Berlin de la décennie 1980, et retrouve avec plaisir l'Allemagne à l'occasion de la remise du Prix de la paix des éditeurs et libraires allemands. Avec le récent succès de la série adaptée de son livre La Servante écarlate, Margaret Atwood est devenue « trop célèbre », affirme-t-elle, au point qu'elle attendra quelques années avant de publier un nouveau recueil de poésie...

En attendant, les questions fusent, en particulier sur l'état du monde, imprévisible. « Quand j'étais en Allemagne, dans le Berlin séparé des années 1980, personne ne pensait que cela allait changer. Quelqu'un a écrit La fin de l'Histoire dans les années 1990, il s'avère que cela ne s'est pas exactement passé comme prévu », souligne Margaret Atwood dès ses premières réponses.

« Nous sommes dans une époque de changements, de bouleversements », assure l'auteure en évoquant la situation catalane ou l'élection de Donald Trump. Évitant le mot « prédiction » pour qualifier ses écrits, elle préfère revenir aux qualités d'observation de l'écrivain : « Un romancier ne peut s'empêcher de rendre compte de la réalité. On ne peut pas dire aux écrivains ce qu'ils doivent écrire : si on sait y faire avec des dragons dans ses livres, on écrit sur les dragons, et ces dragons auront quelque chose à voir avec notre monde. »

Aux États-Unis, la résistance à Donald Trump et à des politiques qui cherchent à contrôler le droit des femmes s'est incarné dans les personnages de son roman La Servante écarlate : « Le Canada a toujours été le territoire où les Américains se réfugient lorsqu'ils sont inquiets. C'est le cas aujourd'hui, surtout pour les femmes », déclare Atwood. Les religions, de toutes sortes, tentent aussi d'imposer leur autorité sur les femmes, « car ce sont elles qui enfantent : le but de toute religion est d'avoir plus d'adeptes, et donc, in fine, d'encourager à la procréation. Seuls les Shakers [secte liée à la religion chrétienne née au XVIIIe siècle, NdR] n'ont pas essayé de contrôler le corps des femmes, parce qu'ils adoptaient des orphelins. Mais ils ont vite disparu, par pénurie d'orphelins », explique Atwood, faisant écho aux thèmes de son roman le plus connu.
 

Les femmes sont contrôlées, mais la plupart des hommes le sont aussi

 

Chaque jour, des événements font malheureusement des romans d'Atwood des miroirs de la réalité : « Heureusement, Harvey Weinstein n'a rien à voir avec notre série ! Ces situations où de jeunes femmes sont exploitées par des hommes puissants sont malheureusement monnaie courante depuis des années. Ce qui permet à ces gens de s'en sortir, c'est l'argent, le pouvoir et des avocats. Nous assistons toutefois à des changements, et des hommes puissants ont pu être mis à mal par les réseaux sociaux, qui permettent de s'exprimer publiquement en donnant une résonnance à son discours. »

« Ces hommes qui ont été accusés et qui ont eu ces comportements étaient, pour certains, considérés comme “progressistes”. Je pense que ces cas d'hommes démasqués et tirés de leur piédestal envoient tout de même un signal à ceux qui ont ce type de comportement », assure Atwood. « La question fondamentale que cette affaire pose, c'est : “Qu'est-ce qu'un être humain ?” La seule réponse possible est “Tout le monde”, et le traitement des êtres humains ne doit rien avoir en commun avec la manière dont Weinstein a traité ces femmes. »

Si Margaret Atwood loue les qualités des réseaux sociaux pour libérer la parole publique — elle fut d'ailleurs une des premières auteures à s'emparer de l'outil Twitter en 2008 — elle n'en ignore pas les limites. « Comme tous les outils humains, les réseaux sociaux ont trois aspects : un positif, un négatif et un stupide auquel personne n'avait pensé. L'anonymat de Twitter libère la parole politique, mais permet aussi des comportements de haine. Quant à l'aspect stupide, les bots sexuels qui m'envoient des messages en sont une partie ! »

 

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Pour se sortir des réseaux sociaux, la lecture reste une voie salutaire, et sa pratique par les plus jeunes reste fondamentale pour Atwood : « Ce qu'on lit entre 10 et 20 ans vous forge pour la suite de votre vie » martèle Atwood. « J'ai lu 1984 à 13 ans, et j'ai voulu écrire quelque chose de similaire, mais d'une manière différente, par la suite. »

Interrogée sur la place des livres à l'école, Atwood souligne que « le livre importe peu, c'est le professeur qui compte » : si le livre doit garder sa place dans l'enseignement, bien sûr, elle évoque « les livres que l'on lit chez soi, ceux qu'on lit en cachette sur le toit du garage, ceux qu'on lit chez les gens qui nous emploient comme baby-sitter ».  

Impliquée dans la défense des écrivains depuis les années 1970 à travers sa participation à l'Union des Écrivains ou l'organisation Pen International, Atwood souligne toute la difficulté inhérente à l'activité. « Ce qui compte n'est pas que les femmes écrivent, bien sûr qu'elles le font, mais les circonstances dans lesquelles elles peuvent le faire et publier. Quand j'ai commencé à écrire, au Canada, le simple fait d'écrire semblait inimaginable financièrement, devant le fait que je sois une femme. La question qui me taraudait, c'était : “Comment payer les factures en faisant ce que j'aimais, écrire ?” Les cours d'écriture mettent de fausses idées dans la tête des gens en leur faisant croire que l'argent apparaîtra naturellement. Mon premier cours, ce serait comment vivre en écrivant. » 

 

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