Marianne offerte à Amazon : la République descend les auteurs en marche

Nicolas Gary - 21.09.2017

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Ce 20 octobre, à l’Institut du Monde Arabe, se tiendra la Journée du Manuscrit Francophone. Une 5e édition qui réunira une nouvelle fois des auteurs, ayant proposé un manuscrit, en vue de sa publication. Cette soirée, qui concrétise des mois d’investissements et d’échanges, marque un rendez-vous spécifique dans la francophonie. Mais Marianne ne sera pas de la fête : la faute à Amazon...




 

La Journée du Manuscrit Francophone offre depuis cinq années à des auteurs en devenir ou confirmés de soumettre leur ouvrage sur une période de quatre mois. S’en suit alors un processus de sélection et de lecture, opéré par un comité dédié, et sont conservés près de 400 titres chaque année. La Journée incarne à sa manière une Fête de la musique, populaire et démocratique, où chacun peut s’aventurer dans le processus éditorial.
 

D’ailleurs, à plusieurs reprises, des manuscrits récompensés par l’un des prix remis durant la soirée ont connu une seconde vie, cette fois dans des maisons d’édition classique. Plus qu’un moment de convivialité, la Journée devient alors, pour certains auteurs, un marchepied vers l’expérience éditoriale. 
 

Évidemment, ce projet a su attirer l’attention, et pas des moindres : Amazon inaugurait en effet le 20 mars 2016 son concours Les plumes francophones reposant sur un modèle et un principe étrangement similaire. Le créateur de la Journée, Henri Mojon, avait d’ailleurs porté plainte pour contrefaçon, impliquant également TV5 Monde, partenaire d’Amazon. 

 

Initiée en janvier 2013, la Journée du Manuscrit Francophone ne devait pas être un si mauvais projet, pour que le géant du net – toujours en délicatesse avec l’industrie de l’édition – s’en empare. 

 

2017, une Journée qui devrait rayonner


Cette cinquième édition a en effet du baume au cœur. Le président de la République, Emmanuel Macron, a salué « cette manifestation qui permet aux auteurs-lauréats de voir leur livre édité gratuitement ». Et le Chef de l’État d’ajouter qu’il soutient « pleinement votre action en faveur d’une approche populaire et exigeante de l’écriture », souhaitant que cette 5e édition, « suscite l’enthousiasme du public le plus nombreux ». (Courrier du 10 août)
 

Récemment, le Syndicat national de l’édition a également manifesté son intérêt pour cet événement, considérant son engagement vis-à-vis de l’écriture et de la lecture. Et plus encore, a salué l’engagement d’une entreprise française dans cette opération, intrinsèquement liée à la francophonie.
 

De son côté, la ministre de la Culture, Françoise Nyssen a également chargé son cabinet « de saisir les services concernés de la délégation générale à la langue française et aux langues de France ». Et ce, pour voir comment la rue de Valois pouvait s’engager et encourager la Journée du Manuscrit Francophone dans son édition 2017. (Courrier du 1er août) C’est ainsi qu’au terme d’une rencontre avec ladite délégation, a été refusé de simplement pouvoir apposer le macaron avec la Marianne sur les dossiers de présentation de la Journée. 
 

Amazon, pointé du doigt par le Syndicat de la librairie indépendante, en ce que son activité s’opère au détriment des librairies indépendantes qui « maintiennent et créent de nombreux emplois ». Amazon, dont les éditeurs déplorent le monopole et la concurrence qu’il peut représenter sur le segment du livre numérique.
 

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Le Quai d'Orsay et la rue de Valois en leur temps...


Dans le cadre de son opération, Amazon bénéficiait du soutien du ministère des Affaires étrangères et lui faisait bénéficier de l’appui de la chaîne publique TV5 Monde. « C’est ainsi que l’on peut découvrir Marianne, en grand, sur la page du concours d’Amazon le logo associant Marianne. Pour des questions de procédures, l’administration française refuse à la Journée du Manuscrit de reproduire ce logo », déplore Henri Mojon.



 

Et d’ajouter : « De la sorte, les citoyens ne pourront qu’en déduire que l’État français préfère donc apporter son plein soutien, et la reconnaissance de la République, à une multinationale américaine – qui plus est accusée de plagier une opération française. »
 

En mars 2016, le ministère de la Culture avait déjà apporté son soutien à Amazon et son concours, pour paradoxale, voire schizophrénique que soit cette improbable posture. « Après les moyens financiers démesurés du département d’État américain, Amazon peut compter maintenant sur le soutien de tout l’appareil d’État français pour étendre son influence à toute la Francophonie », avaient déploré Les Éditions du Net. 
 

L'écosystème propriétaire dévastateur 
 

Or, là où la participation à la Journée du manuscrit est gratuite, de même que la manifestation elle-même, Amazon met en place dans les Plumes francophones un modèle vicié. Les participants doivent impérativement placer leurs livres dans l’outil Kindle Direct Publishing Select, qui les empêche de commercialiser l’ouvrage sur d’autres plateformes.
 

« Le Manuscrit ne doit ni faire ni avoir fait l’objet d’un contrat d’édition ou d’une option auprès d’un éditeur et ne doit pas avoir été déjà publié sur KDP ou avoir été publié via un autre biais ou site internet. » Autrement dit, le culte de l’écosystème propriétaire bat son plein : « La version numérique du Manuscrit doit être inscrite à KDP Select. Cela signifie notamment qu’elle doit être uniquement disponible à la vente sur les boutiques Amazon Kindle pendant la période de participation », note Amazon.
 

La France veut libérer les livres numériques de l'emprise d'Amazon


Les ouvrages qui paraissent dans le cadre de la JdMF sont, pour leur version numérique, disponibles au format EPUB, le format interopérable et standard ouvert... Alors à qui souhaite-t-on accorder le bénéfice du symbole qu'incarne Marianne ? Est-ce ainsi que la France, d'autre part engagée dans la lutte pour l’interopérabilité défend les créateurs indépendants, en se rangeant du côté l’entreprise qui les enfermera dans ce modèle Kindle ? Et par conséquent aboutira à un monopole déjà dénoncé dans les territoires anglo-saxons ?

Vaste programme. Mais il sera difficile de revendiquer l'exception culturelle française après cela.