Marina Berlusconi : l'édition, c'est savoir différencier un livre et un détergent

Nicolas Gary - 27.11.2015

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Le Blitz de l’édition italienne qui voit Umberto Eco monter sa propre maison d’édition pour échapper à l’empire Berlusconi connaît quelques retombées acides. Marina Berlusconi, fille de Silvio, aujourd’hui à la tête de Mondadori, a proposé 127,5 millions € pour racheter le groupe de son concurrent, RCS Libri. Opération qui déplaît à certains, soucieux d’indépendance. Et à qui Marina vient d’offrir une réponse, velue...

 

 

 

C’est dans un quotidien de droite, plutôt généreux envers Silvio Berlusconi, que la fille s’est exprimée, pour répondre directement à Eco et Elisabetta Sgarbi, qui ont sonné la fronde. Ces derniers, et leurs futurs collaborateurs, déclaraient incompatible la culture et Marina Berlusconi, de même que la création du monstre Mondazzoli les rebutaient. Ils ont ainsi monté une maison, La Nave di Teseo (Le navire de Thésée), pour préserver leur indépendance. La liberté d’expression, selon eux, s’accommode mal de pareils groupes, susceptibles de tout réduire, en matière de livres, à des questions de chiffres...

 

Arrogance et mépris, à l'italienne ?

 

Dans Il Foglio donc, à elle s'adresse comme à un proche, Marina Berlusconi dénonce « l’arrogance et le mépris » des fondateurs, et tente de recadrer. Elle aurait eu un entretien avec Elisabetta Sgarbi, avant qu’elle ne pose sa démission de Bompiani : cette dernière demandait à racheter la maison, plutôt que de la voir entrer dans le giron de Mondazzoli. « Refuser une telle proposition signifie donc ne rien comprendre ? », s’interroge la fille du Cavaliere. 

 

« C’est un projet qui a toujours considéré les valeurs intangibles de l’indépendance et de l’identité des maisons d’édition, des valeurs qui apporteront à Bompiano non seulement une protection adéquate. Mais aussi une amélioration dans sa jonction avec la réalité et les différentes voix à qui nous souhaitons donner naissance dans l’opération Mondadori-RCS Libri », poursuit-elle. 

 

Défendre son futur bébé, que l’autorité de la concurrence italienne doit encore approuver – manifestement une simple formalité – n’est pas étonnant. Mais la posture adoptée par la suite est croquignolesque.

 

« C’est que, cher directeur, je ne voudrais pas paraître présomptueuse, mais faire la différence entre un livre et un détergent n’est pas quelque chose de compliqué : même moi y suis parvenue. Toutefois, un éditeur ne peut pas se permettre de négliger l’équilibre économique, et ne peut certainement pas le faire avec une maison majeure comme Mondadori, avec des centaines d’auteurs, d’employés, de collaborateurs, de librairies. »

 

« Culture et profit, valeur économique et valeur culturelle. Un équilibre très délicat, que l’on ne peut, à moins de parler de mécénat, pas délaisser », poursuit-elle. Et de souligner que les 25 années de travail au sein de la Mondadori démontrent mieux que les mots ne le font, l’engagement des équipes et le sien, pour faire resplendir la maison. 

 

« Voyez par vous-même, cher directeur, si cela signifie ne rien comprendre au monde des livres. Et voyez si vous estimez que cela dénote une “incompatibilité anthropologique” – ce qui est déjà difficile à lire – entre moi qui vous écris, et vous qui, au contraire, avez tout compris à tout, et pas seulement aux livres. »

 

Elle embraye : « Être considérée comme incompatible avec ceux qui font preuve d’une telle arrogance et d’un tel mépris pour les opinions et le point de vue des autres ne me dérange pas le moins du monde. » Ainsi parle la future patronne d’un groupe qui représentera 40 % du chiffre d’affaires de l’édition italienne – et jusqu’à 75 % du marché du livre de poche. 

 

Bompiani ne sert plus à rien

 

En matière d'indépendance, on pourrait se souvenir que Roberto Saviano, publié chez Mondadori, avait eu une vilaine altercation avec Silvio Berlusconi. Ce dernier reprochait à l’écrivain d’avoir fait la promotion de la camorra, l’organisation mafieuse dénoncée dans son ouvrage Gomorra. En retour, le romancier avait menacé, en 2010, de quitter son éditeur. Et il avait fallu les excuses les plus plates, mais très officielles, de Marina Berlusconi, pour que la situation rentre dans l’ordre.

 

Pourtant, Vittorio Sgarbi, frère de la fondatrice, ne semble pas partager l’avis de Marina Berlusconi. « Ils ont sous-estimé la force technique et éthique de ma sœur. Sans elle, Bompiani ne sert plus à rien. » Lui-même qui a quitté le groupe le fait « sans que ça ne coûte quoi que ce soit ». Et rejoindra le navire de Thésée, en tant qu’auteur. « Certains des auteurs [de Bompiani], pour des raisons idéologiques, ne veulent pas se sentir faire partie de ce que Berlusconi a été sur le plan éditorial et politique. Ils redoutent l’ingérence. Beaucoup, à commencer par Eco, seraient partis. »

 

Et si effectivement Elisabetta Sgarbi a bien demandé à disposer de 51 % de la maison Bompiani, dans sa négociation, Marina aurait avant tout refusé « voyant cela comme une forme d’humiliation de sa famille, par les auteurs ». (via Lettera43)  Et il est vrai qu'elle n'avait pas caché sa joie de se retrouver à la tête du groupe Mondazzoli, bien avant même que la transaction ne trouve une issue.