Médiathèque, un lieu citoyen pour la mise en scène de l'écrit

CRLL Nord Pas de Calais - 28.10.2013

Edition - Bibliothèques - médiathèque - conservation - mie en scène


Il est rassurant pour un bibliophile de contempler les rayonnages parfaitement ordonnancés d'une étagère de livres.  De passer le doigt sur les tranches, de se saisir d'un ouvrage pour en humer les pages et de se dire qu'il est là en bonne compagnie. Mais à une époque où l'écrit se dématérialise, contraint d'évoluer sous l'émergence du numérique,  que vont devenir les lieux de conservation du livre ? Comment envisager les collections pour capter un public hypersollicité par l'offre culturelle actuelle ? Une mise en scène de l'écrit s'impose pour donner une nouvelle dimension à l'objet livre et peut-être aussi aux œuvres elles-mêmes. 

 

 

Avec Eulalie, CRLL Nord Pas de Calais

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

C'est une lente érosion. En 1990, 19% de la population fréquentait bibliothèques et médiathèques. Aujourd'hui, le chiffre est tombé à 14%. On pourrait disserter sans fin sur les causes de ce désamour. Un débat bien plus urgent occupe cependant les responsables de ces structures. Quel est leur avenir ? Quelle doit être leur vocation alors qu'à plus ou moins long terme les collections seront numérisées ? Laurent Wiart, directeur de la médiathèque d'Arras ne se cache pas derrière son petit doigt. 

 

 

crédit photo Marie-Laure Fréchet (médiathèque d'Arras)

 

 

« Nos collections occupent actuellement 3 500 m2. Dans dix ans, ce sera quoi ? Une salle avec des ordinateurs ? », lance-t-il. Lui a la chance que son établissement s'intègre dans l'ambitieux projet de l'Abbaye Saint-Vaast, un vaste pôle culturel multimédia de 30 000 m2, qui devrait se concrétiser d'ici à dix ans. La médiathèque en est un des pivots et devra donc opérer sa mue. Mais le changement, c'est déjà demain, puisque dès l'année prochaine, les utilisateurs arrageois disposeront d'un portail numérique pour emprunter leurs livres. « Cela réglera les problèmes d'heures d'ouverture et de stationnement », commente laconiquement Laurent Wiart. Pas celui du destin du lieu et surtout des collections. Quels livres conserver ? Comment les présenter ? 

 

Un troisième lieu

 

« La réflexion passe d'abord par la question du public. Qui veut-on toucher et accueillir ? »,  souligne Laurent Wiart. Depuis quelques années, une grande réflexion est justement engagée sur les missions des médiathèques. Suivant les territoires, elles sont en effet plutôt tournées vers le loisir, la réussite éducative ou la cohésion sociale. « Quel est l'intérêt de conserver des documentaires si mon public cherche essentiellement à se distraire ? Autant renvoyer sur la bibliothèque universitaire », remarque Laurent Wiart. 

 

Ces missions redéfinissent la médiathèque comme un lieu citoyen ou « 3e lieu », pour reprendre le concept forgé par le sociologue Ray Oldenburg et développé dans un mémoire d'études publié en 2009 par Mathilde Servet : un lieu autre que la maison ou le travail, où l'on peut se rassembler et partager un moment de convivialité. Ce mémoire a eu un grand impact dans le monde des bibliothécaires et inspire de nombreux projets, comme la future médiathèque de Thionville par exemple, conçue autour de cette idée. Elle intégrera une cafétéria, une salle d'exposition, un studio de création…

 

 

crédit photo Marie-Laure Fréchet (médiathèque d'Arras)

 

 

« Pendant longtemps, la bibliothèque a été un lieu encyclopédique et intouchable. La collection avait un côté rassurant : plus elle était importante et moins on prenait le risque d'être pris à défaut de ne pas avoir un ouvrage en rayon, souligne Laurent Wiart qui mise dorénavant sur moins de titres, mais renouvelés. Nous disposons actuellement de 200 000 livres en libre accès. J'aimerais partir sur 100 à 120 000, pour libérer l'espace. »

 

Un visiteur-lecteur acteur

 

Car qui dit lieu de vie, dit effectivement espace. Pour circuler ou s'asseoir. Pour lire bien sûr. Mais aussi, pourquoi pas, parler, boire et manger. « La bibliothèque doit être le lieu des possibles et non afficher d'abord sa liste d'interdiction, défend Laurent Wiart. Dès sa construction, il faut imaginer sa scénographie, son mobilier. »  Car l'objectif est aussi de faire sortir les livres des rayonnages et de la fameuse classification Dewey, qui les organise toujours. « Le bibliothécaire n'est pas un scénographe, souligne Laurent Wiart.

 

Or nous avons besoin d'une vraie mise en scène de nos collections, comme savent déjà le faire les libraires, voire les sites internet spécialisés, qui proposent par exemple une présentation frontale des livres. » À Bruxelles, la librairie Cook & Book a ainsi fait appel aux architectes Valérie Delacroix et Alain Friant pour intégrer les ouvrages dans un décor particulièrement accueillant, qui joue avec les espaces et les envies des lecteurs. Expositions temporaires, restauration, tout est fait pour les retenir dans la librairie. 

 

 


crédit photo Marie-Laure Fréchet (médiathèque d'Arras)

 

 

Les expositions ponctuelles sont elles aussi l'occasion de faire vivre les livres. « C'est un réflexe populaire et un moyen d'action culturelle qui parle facilement au public », confirme Serge Chaumier, professeur de muséologie à l'Université d'Artois. Mais encore faut-il savoir où l'on met le curseur : cherche-t-on à valoriser l'écrivain, l'œuvre, l'écriture ? » Et surtout comment échapper aux classiques panneaux et vitrines, qui mènent tout droit à la « vitrinification » de l'objet et au « fétichisme de la maison d'écrivain », comme le souligne le spécialiste. 

 

« Il est beaucoup plus intéressant de travailler sur le rapport à l'œuvre, préconise Serge Chaumier. Et de faire en sorte que le visiteur-lecteur soit acteur. Les outils multimédias permettent désormais ce genre d'approche. » Mais de pointer lui aussi le manque de formation des bibliothécaires. « Il est nécessaire d'écrire un contenu pour ce type d'expos. C'est un travail de scénographie et il faut former les jeunes professionnels. » La journée d'étude (lire à cette adresse) organisée à Arras en novembre prochain les y invite justement. L'occasion de réfléchir à l'espace du livre. Et à toutes ses dimensions.

 

Marie-Laure Fréchet