Mein Kampf : George Orwell sur le front de la critique en 1940

Julien Helmlinger - 20.08.2014

Edition - International - Seconde Guerre mondiale - Critique littéraire - George Orwell


Le totalitarisme, sous toutes ses formes, est le grand thème récurrent de l'oeuvre d'Orwell. Pendant la période de la Drôle de guerre, soit entre la déclaration belliqueuse officielle de septembre 1939 et l'offensive germanique foudroyante de mai 1940, l'écrivain jusqu'alors positionné en pacifiste se découvrait une fibre patriotique. Il rejoignit la Home Guard pour défendre le sol britannique contre une éventuelle invasion nazie, mais se fendit également d'une critique visant à décortiquer Mein Kampf, et ce qui faisait alors le charme dangereux d'Adolf Hitler. 

 

King Orwell

King Orwell CC BY NC SA 2.0

 

 

La Drôle de guerre était cette période incertaine de début de conflit. L'Europe se trouvait marquée par l'escalade aux armements comme à la propagande, par le durcissement des pirouettes pangermaniques, et notamment par l'expérimentation de la Blitzkrieg aux dépens des États voisins les plus isolés géopolitiquement. En ce temps-là, le Führer parfois encore jugé comme un politique respectable par l'opinion des classes sociales possédantes, présentait soudainement son véritable visage à la face du monde. Orwell, quant à lui, avait déjà eu l'occasion d'observer de près l'accession au pouvoir des fascistes espagnols.

 

Au cours du mois de mars 1940, George Orwell publia sa clairvoyante analyse de l'autobiographie du dictateur nazi, évoquant notamment le caractère toxique de son charisme, et livrant un avant-goût des thématiques que l'écrivain britannique développerait plus tard dans La ferme des animaux ou encore 1984. Dès le début de son papier, le critique pointait le fait que la préface et notes d'une réédition de Mein Kampf changeaient radicalement de ton à l'égard de Hitler, d'une année sur l'autre, « signe de combien les évènements vont vite ».

 

Pour Orwell, ce revirement d'opinion s'expliquait au moins en partie par le fait que le Troisième Reich, pour avoir su museler sa classe ouvrière, avait d'abord gagné l'opinion favorable des grands propriétaires européens qui jugèrent son régime respectable. Cependant avec l'annexion manu militari de la Pologne et la menace s'approchant désormais de la France et du Royaume-Uni, il aura bien fallu se rendre à l'évidence. 

 

"Le Pacte germano-russe ne représente pas plus qu'une modification d'agenda"

 

On se rendit à l'évidence, mais chacun à son propre rythme. Churchill, qui venait de rejoindre le gouvernement britannique, ayant déjà trépigné un bon moment de son pied de guerre. Quand en revanche d'autres commentateurs politiques avaient négligé l'importance du leader allemand, et l'imaginaient parfois tomber dans l'oubli avant les années 1940. D'après l'article d'Orwell, le Führer avait pour lui un côté profondément attrayant pour le commun des mortels contemporain.

 

Car selon l'auteur de 1984 : « Hitler sait que les êtres humains ne veulent pas seulement le confort, la sécurité, les heures de travail de courte durée, l'hygiène, le contrôle des naissances et, dans le bon sens commun. Ils ont également, au moins par intermittence, l'envie de lutte et de sacrifice de soi, pour ne pas mentionner les tambours, drapeaux et défilés. Peu importe comment sont leurs théories économiques, le fascisme et le nazisme sont plus sonores psychologiquement que toute conception hédoniste de la vie. »

 

Alors, plutôt que d'imaginer une future disparition indolore du Reich, le critique préféra opter pour une espèce de dystopie dans laquelle il présentait ce que pourrait être le monde après une éventuelle victoire totale de l'Axe sur les Alliés. « Ce que Hitler envisage, d'ici un siècle, est un État continu de 250 millions d'Allemands avec beaucoup d"espace vital" (c'est à dire qui s'étendrait à peu près jusqu'à l'Afghanistan).  Un empire sans cervelle horrible, en substance, où rien ne se passe jamais sauf la formation des jeunes hommes pour la guerre et la reproduction sans fin de fraîche chair à canon. »

 

Là où Orwell devient visionnaire, c'est en prédisant : « Une chose qui frappe est la rigidité de son esprit, comment sa vision du monde n'évolue pas. C'est la vision fixe d'un monomane et qui ne sera probablement pas beaucoup affectée par les manœuvres temporaires de la politique de pouvoir. Probablement, dans le propre esprit de Hitler, le Pacte germano-russe ne représente pas plus qu'une modification d'agenda. Le plan prévu par Mein Kampf était de briser la Russie d'abord, avec l'intention implicite de briser l'Angleterre après. Maintenant, comme il s'est avéré, l'Angleterre a obtenu d'être traitée en premier, parce que la Russie était la plus facile à soudoyer des deux. Mais le tour de la Russie viendra quand l'Angleterre sera hors du tableau. »

 

L'article de George Orwell, à consulter en son intégralité.