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Mein Kampf : publier des extraits, que l'on ne saurait voir

Clément Solym - 18.01.2012

Edition - International - Mein Kampf - Hitler - publier


Rééditer Mein Kampf. Ou le scandale européen. Le livre probablement le plus honni qui soit, au point d'avoir été interdit dans toute l'Allemagne depuis 1945. Évidemment, ce ne sont que des extraits, mais le 26 janvier, date à laquelle ils doivent paraître, selon l'éditeur britannique Peter McGee, fait rage.

 

Si les historiens ont salué cette décision, le scandale éclate tout de même. L'Allemagne, particulièrement frileuse sur le sujet, estime malgré tout que l'on joue avec le feu. Et la division dans le pays a commencé. Le ministère des Finances de Bavière, Land qui détient les droits de ce livre, estime d'ores et déjà que l'on pourrait assister à une violation des droits. Selon lui, les extraits sont trop longs pour respecter les règles du copyright. 

 

Contacté par l'AP, l'éditeur, depuis Londres, explique que les passages seront publiés dans le magazine Zeitungszeugen. « Nous ne sommes pas étonnés de cette réaction venant de Munich, mais il est assez difficile pour eux de s'exprimer alors qu'ils n'ont pas encore vu le produit final », estime l'éditeur. D'autant plus que les extraits seront accompagnés d'un appareil critique et de commentaires. 

 

De fait, la Bavière, qui détient les droits, n'a fait que jouer sur la détention des droits, pour empêcher que le livre ne rejaillisse dans les librairies. L'interdiction n'est pas réelle, mais plutôt de fait. Surtout qu'en 2015, les droits seront perdus, et l'oeuvre entrera dans le domaine public.

 

Difficile de ne pas considérer que la pédagogie doit commencer dès maintenant, surtout que l'on trouve un grand nombre de versions, y compris en hébreu, du livre, et plus facilement encore, si l'on cherche des versions numériques sur la toile. 

 

L'American Gathering of Holocaust Survivors and their Descendants a fait valoir que cette idée de publication d'extraits n'était qu'un « grossier mercantilisme » doublé d'une « faute morale en mémoire de toutes les victimes du nazisme ».

 

Pour l'éditeur, il s'agit au contraire d'une tentative sincère pour réaliser un premier travail sur ce livre. « Le problème de l'ouvrage en Allemagne, c'est qu'il est indisponible, car sa publication est bloquée, ce qui a permis de développer toute une mystique autour de lui. » Et d'assurer qu'avec un éclairage précis, le livre perdra toute forme de tabou. 

 

Elan Steinberg, qui dirige l'association, reste dubitatif. Et Dieter Graumann, responsable du Conseil juif d'Allemagne, avoue avoir donné son accord à contre-coeur. « Bien sûr, ce serait mieux s'ils n'étaient pas publiés, mais s'ils doivent l'être, alors qu'on les accompagne de commentaires d'historiens. »

 

Pour mémoire, le livre était offert à chaque couple qui se mariait en Allemagne, à partir de 1936...

 

Avertissement à l'attention du lecteur

 

En octobre dernier, plusieurs historiens et penseurs anticipaient l'arrivée dans le domaine public du livre, en estimant nécessaire la présence d'une signalétique particulière.

 

Selon Philippe Cohen, le juriste qui était à l'origine de la réflexion, accompagnée par des historiens, mais également des éditeurs et des philosophes qui se sont regroupés derrière le nom L'initiative pour la prévention de la haine, il faut prendre de multiples précautions. Ainsi, « il serait peut-être temps de mettre en place un outil universel de lecture », estime Philippe Cohen.

 

Universel, dans le sens où il ne s'agit pas de mettre en place une censure contre le livre, mais plutôt un marqueur, ou une signalétique, comme c'est déjà le cas en France depuis 1979. Finalement, à l'image de ce que l'on trouve sur les paquets de cigarette ou bouteilles d'alcool, on parlerait plus d'un avertissement à destination du lecteur. (voir notre actualitté)