Mél : “Il n'y a pas eu d'erreurs dans nos budgets“, Jean-Yves Masson

Nicolas Gary - 08.03.2019

Edition - Société - maison écrivains littérature - subvention DRAC Mèl - trésorerie Mèl soutien


Tout est parti d’un courrier que le président de la Maison des Écrivains et de la Littérature, Mél, voulait informatif. Pourtant, Jean-Yves Masson, en expliquant que les auteurs engagés avec l’association auraient à patienter pour le paiement de leur rémunération, a suscité de vives réactions. 


crédit Mél

 
Le courrier de réponse, expédié par le président de la Charte, n’en était qu’un exemple. Demander aux auteurs de maintenir leur prestation, « sans aucune assurance que vous percevrez les fonds que vous pensiez percevoir au lancement des programmes [...] est perçu comme un nouvel affront aux auteurs et aux autrices qui revendiquent d’exercer un métier, lequel mérite autant que celui des salariés une juste rémunération », signait Guillaume Nail.

Le président de la Mél répond à ActuaLitté, pour éclaircir la situation. 
 


ActuaLitté : Quel est le montant de la subvention annuelle accordée à la Maison des écrivains et de la littérature par la DRAC Ile de France ?


Jean-Yves Masson : La DRAC a fait état le 22 février d'une subvention dont le montant serait de 500.000 euros, soit une nouvelle baisse de 50.000 euros par rapport à la subvention reçue du CNL l'an dernier.
 

Quelles modalités précises avaient été définies au moment du passage de la Maison des écrivains et de la littérature (Mél) sous la responsabilité de la DRAC IdF ?


Jean-Yves Masson : Il avait été explicitement convenu que le passage sous la tutelle de la DRAC IdF ne conduirait pas la Mél à restreindre son action au seul territoire francilien, ce qui n'aurait aucun sens puisque notre action dans l'éducation nationale et dans d'autres domaines se déploie sur tout le territoire français. Le 22 février, nous avons appris que cette promesse ne pouvait être tenue et que la subvention de la DRAC ne pouvait être utilisée que sur le territoire francilien.

C'est un vrai problème et le Ministère de la Culture doit nous aider à le résoudre sous peine de voir notre action dénaturée et de laisser les enseignants de province sans possibilité d'inviter des écrivains. Dans la lettre que j'ai écrite au Ministre de la Culture, j'ai donc demandé qu'une somme supplémentaire soit "déconcentrée" (c'est le terme technique) pour nous permettre de travailler avec les autres DRAC. 
 

Comment la Mél a-t-elle pu se retrouver dans une telle situation en regard de sa trésorerie ?


Jean-Yves Masson : La décision de transférer la Mél à la DRAC a été prise le 10 juillet 2018 par Françoise Nyssen. Le départ de la ministre a sans doute contribué à ralentir le processus de transfert, mais celui-ci, de fait, n'a pas été engagé du tout. Les responsables de la DRAC attendent du service du Livre et de la Lecture au Ministère de la culture une lettre officielle attestant que les crédits destinés à la Mél sont déconcentrés et passeront sous leur responsabilité.

Les responsables de la DRAC ne sont donc pour rien dans le problème qui nous affecte, j'insiste, ils ne pouvaient nous répondre tant que le document officiel n'a pas été édité. Nous n'en sommes pas responsables non plus, les dossiers de subvention ont été déposés dans les temps et remplis avec le plus grand sérieux par l'équipe de la Mél.

Depuis sept mois, le ministère n'a plus répondu à aucun de nos courriers, le mur de silence ou d'indifférence a été total. Il est difficile de comprendre pourquoi, peut-être simplement du fait des changements de personnels qui accompagnent tout changement de ministère.

Notre trésorerie est épuisée parce que nous avons dû puiser peu à peu sur nos réserves pour continuer de faire face à nos engagements. Les salaires de février ont encore pu être versés, mais si rien n'est fait ceux de mars ne le seront pas. Et nous ne pouvons pas recourir à un crédit-relai tant que nous n'avons pas de papier officiel attestant notre subvention pour l'année en cours.
 

Que répondez-vous au président de la Charte qui vous demande de ne pas user des auteurs comme d’une variable d’ajustement ?


Jean-Yves Masson : Les mots ont un sens. Une "variable d'ajustement" est une dépense que l'on supprime en priorité pour rétablir l'équilibre d'un budget. Il n'est pas question de supprimer la rémunération des auteurs, ce serait scandaleux et illégal. Dans la lettre que j'ai envoyée aux auteurs engagés avec nous, je n'ai pas dit qu'ils ne seraient pas payés, je les ai informés que, pour une fois, ils devraient patienter. Le moins longtemps possible, j'espère.

Depuis trente ans, la Mél a toujours réglé rubis sur l'ongle, sans aucun délai, toutes les prestations effectuées pour elle. Combien d'institutions culturelles peuvent-elles en dire autant ? Pour une fois, en raison de la situation exceptionnelle liée au transfert d'une tutelle à l'autre, cela ne peut pas être le cas. Valait-il mieux faire comme d'autres institutions, ne rien dire, louvoyer, rester dans le vague et ne pas payer les auteurs tout de suite en les laissant mariner dans leur incertitude ?

J'ai pensé que non, qu'il fallait dire la vérité, que c'était justement cela qui témoignait de mon respect pour eux. Au moment où je leur ai écrit, nous n'avions aucune information, la réunion prévue avec la DRAC qui a finalement eu lieu le 22 février avait été une nouvelle fois reportée. La plupart des auteurs nous ont aussitôt fait part de leur soutien, la pétition lancée par le site Sitaudis a été mise en ligne et je vous remercie de l'avoir répercutée.

Certains auteurs nous ont fait part d'une situation personnelle difficile, nous ont dit par exemple qu'ils ne pouvaient pas avancer leurs frais de transport et attendre longtemps le remboursement : nous avons traité tous ces cas un par un, et effectué des paiements dans la mesure du possible. Je n'appelle pas ça traiter les auteurs comme "une variable d'ajustement". 

Dans la lettre qu'il m'a adressée, et à laquelle bien sûr je vais répondre, le président de la Charte me dit que j'aurais dû faire passer le règlement des auteurs en premier, et ne pas verser les salaires ou recourir à un emprunt. Il parle d'erreurs de budgétisation des programmes, ce qui est une accusation extrêmement grave et méprisante qu'il formule à la légère. Il parle en homme mal informé. Il n'y a pas eu d'erreurs dans nos budgets. J'ai dit franchement aux auteurs que nous devions faire passer en premier les salaires (apparemment, il n'aurait pas fallu le dire), parce que c'est vrai : la loi nous y oblige.
 

“Il n'y a pas eu d'erreurs dans nos budgets”


Outre le fait qu'à la différence des auteurs pour qui l'argent reçu de la Mél ne peut être qu'un revenu complémentaire, les salariés de la Mél n'ont pas d'autre source de revenus, on ne peut de toute façon pas faire autrement. Le code du travail s'impose à tous. Si les salaires ne sont pas versés, le commissaire aux comptes doit mettre en route une procédure qui signifiera la mise sous tutelle judiciaire de l'association. C'est ce qui se produira fin mars si rien n'est fait, car nous n'avons plus de quoi verser ces salaires non plus. D'où la campagne d'alerte que nous avons lancée.

Le président de la Charte me parle de négocier un emprunt : je le remercie de son bon conseil, il s'agit d'ailleurs plutôt de négocier avec notre banque une autorisation de découvert et, j'avais bien eu déjà cette idée par moi-même. Mais cela n'est faisable que sur présentation d'un document officiel attestant de la subvention qui va nous être versée pour 2019. Or, pour éditer ce document, la DRAC a elle-même besoin de recevoir la décision officielle du ministère dont je vous ai parlé, l'avis de déconcentration. Nous ne pouvons donc pas emprunter d''argent ni négocier de découvert. 

Si la Mél disparaît, je ne pense pas que les auteurs y gagneront. La Charte pourra certainement continuer à payer ses auteurs, mais que deviendront les autres, ceux qui n'écrivent pas pour la jeunesse ? Nous sommes le premier employeur des écrivains en France et les auteurs que nous associons à notre action illustrent tous les genres littéraires, tout l'éventail de la création, du roman policier à la poésie, du conte pour enfants à l'essai.

Dans les années où son budget était encore décent, la Mél a déclaré à l'Agessa plus de 500.000 € de droits d'auteur par an, car à l'époque on pouvait payer toutes les prestations en droits d'auteur, et nous avons été au premier rang quand il a fallu défendre (hélas sans remporter un plein succès) le périmètre des droits, j'étais déjà président de la Mél à cette époque (je le suis aujourd'hui pour la deuxième fois).

Or le CNL a diminué les crédits qui nous étaient affectés tout en formulant deux exigences contradictoires quoique pleinement justifiées en soi : rémunérer les auteurs au barème fixé par le CNL (c'est normal, mais avec les nouvelles règles c'est plus coûteux que ça ne l'était en droits d'auteur autrefois), et faire de plus en plus d'interventions. Nous ne demandons pas mieux, mais est-il logique d'avoir baissé parallèlement la subvention de 165.000 € au total en quelques années ? 

Par comparaison avec la réaction négative de la Charte, je constate que trois cents écrivains et deux cents universitaires issus de vingt pays nous ont apporté leur soutien à travers deux tribunes. Celle qui est ouverte à la signature des sympathisants sur change.org a recueilli en deux jours plus de 1500 signatures [NdR: 3000, depuis, du fait du délai de publication]. Cela réconforte l'équipe de la Mél qui est formidable et qui n'a jamais baissé les bras, qui est d'un dévouement total.

Je suis persuadé que nous allons survivre et que cette crise, si le Ministre de la Culture veut bien prendre connaissance de notre situation, peut déboucher sur un fonctionnement rénové dans nos relations avec les pouvoirs publics. Notre disparition serait en totale contradiction avec les discours officiels sur l'urgence de développer l'éducation artistique et culturelle et de replacer la littérature au coeur des combats d'aujourd'hui. La tribune publiée par les universitaires sur Mediapart dit très bien pourquoi. 


NdlR : En marge d'un déplacement du ministre de la Culture, Franck Riester, les services de la rue de Valois n’ont pas manqué de s’étonner du montant de la subvention qui devrait revenir à la Mèl. Et de souligner que la politique de déconcentration mise en oeuvre doit suivre son cours.


Commentaires
"Nous sommes le premier employeur des écrivains en France et les auteurs que nous associons à notre action illustrent tous les genres littéraires, tout l'éventail de la création, du roman policier à la poésie, du conte pour enfants à l'essai".

Vraiment ? Pourquoi alors la Mél, que j'étais allée voir, à laquelle j'avais expliqué tout ce que je pouvais faire auprès de différents publics, y compris scolaires, m'a-t-elle complètement ignorée après m'avoir aimablement écoutée, notamment quand j'expliquais que j'avais un besoin urgent et vital de travailler ? J'ai fait des études de littérature, j'ai écrit une trentaine de livres divers, j'ai l'habitude d'intervenir face à différents publics, pourquoi cela a-t-il été ignoré ? Il serait bon d'avoir plus de transparence dans la façon dont les choix sont faits dans tous ces organismes qui rémunèrent des auteurs avec des subventions, Mél, CNL, Ministère des Affaires étrangères etc. afin qu'on n'ait pas la désagréable impression que ce sont toujours les mêmes qui en profitent et qu'y règne l'entre-soi.
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