Menacée, Malala est "véritablement considérée comme une délinquante"

Nicolas Gary - 11.10.2014

Edition - International - Malala Yousafzai - prix nobel paix - Josyane Savigneau


En 2013, les organisateurs du prix Simone de Beauvoir avaient décerné leur récompense à Malala Yousafzai, qui la même année figurait parmi les candidats potentiels au prix Nobel de la paix. Ce 9 janvier 2013 avait quelque chose de visionnaire, puisque Malala Yousafzai a reçu le Prix Nobel de la Paix 2014. Contactée par ActuaLitté, Josyane Savigneau, journaliste au Monde, et qui préside le Prix Simone de Beauvoir, est « enchantée » que la jeune fille soit finalement reconnue.

 

 

Le père de Malala et Julia Kristeva, fondatrice du prix

Crédit prix Simone de Beauvoir

 

 

L'an passé, les talibans pakistanais n'avaient pas caché leur satisfaction de voir que Malala n'avait pas reçu le Nobel de la Paix. « Nous avions déjà dit qu'elle ne le méritait pas. Elle n'a rien accompli d'important... Ce prix devrait être remis à de vrais musulmans qui se battent pour la défense de l'islam », expliquait alors  Shahidullah Shahid, porte-parole des rebelles islamistes, auprès de l'AFP. 

 

Au moment de la remise du prix Simone de Beauvoir, la jeune fille, née en 1997 à Mingora, « sortait à peine de l'hôpital après la tentative d'assassinat dont elle fut victime, en octobre 2012. Elle avait été grièvement blessée et c'est son père qui était venu recevoir la récompense pour elle », se souvient Joysane Savigneau. Malala avait été transférée vers l'hôpital de Birmingham au Royaume-Uni le 15 octobre pour suivre un traitement plus important.

 

« Nous sommes restés en contact avec son père, un homme vraiment charmant, par la suite. Même si nous savions qu'elle ne pourrait pas venir, sa nomination était devenue une évidence, malgré la présence de nombreux autres candidats possibles. Son combat était dans la continuité de ce que le prix veut récompenser. Toute sa vie, et en dépit de son jeune âge, Malala s'est battue, et au péril de sa vie, pour la défense de l'éducation des filles. »

 

Une évidence qui s'est imposée plus encore après l'attentat. « Malala fait l'objet d'une véritable opposition chez elle, puisque certains la considèrent véritablement comme une délinquante. Même son passage à la tribune de l'ONU avait été vivement contesté. Aujourd'hui, j'espère sincèrement qu'elle est physiquement très protégée, parce qu'elle fait partie des gens qui sont menacés. Pourtant, son attitude n'a rien de provocateur : elle se présente toujours les cheveux couverts, mais c'est sa détermination qui choque : elle est prête à défendre jusqu'au bout ce en quoi elle croit, et pour lequel elle se bat. »

 

Lors de la remise du prix, Julia Kristeva, fondatrice du prix, avait souligné « pour la première fois  c'est une jeune fille qui est récompensée pour sa vigilance, son intelligence, son attachement à l'éducation et à la culture, sa soif de liberté ». 

 

Extrait du discours prononcé ce jour-là 

 Permettez-moi un aveu, chère Malala, à vous qui aimez lire et écrire. En entendant votre prénom, Malala, qui veut dire « éprouvée par le chagrin » dans la langue ourdoue, je pense à un grand écrivain français, Marcel Proust : il  nous a appris, chère Malala Yousafzai que « les idées sont des succédanés du chagrin ». Aujourd'hui, l' « éprouvée de chagrin » que vous êtes est une jeune fille célébrée et admirée par toutes les femmes  qui veulent étudier et être libres. Désormais, grâce à vous, Malala veut dire qu'il est possible de vaincre le chagrin pour la plus noble des idées, l'idée de liberté, source de courage et de joie.  Grâce à Malala,  l'idée de liberté est redevenue possible même sur des territoires où la barbarie sème encore le chagrin et le crime. Oui, l'idée de liberté qui succède au chagrin s'appelle aujourd'hui Malala.  Vous le dites, nous le disons à toutes les jeunes filles de la terre, pour toutes les femmes et tous les hommes qui soutiennent votre cause, qui vous soutiennent. 

« Ce serait certainement accorder trop d'importance au prix Simone de Beauvoir que d'affirmer que nous avons été visionnaires en récompensant Malala. Il est décerné à des personnes qui continuent l'œuvre de l'auteure. Mais nous sommes heureux qu'elle soit reconnue et son combat consacré par ce prix Nobel », conclut Josyane Savigneau.