Mère de famille nombreuse et romancière, l'impossible pari ?

- 14.06.2013

Edition - Société - famille - ecrivain - enfant


A combien d'enfants l'écrivaine devrait-elle se limiter pour ne pas nuire à sa carrière ? L'essayiste et journaliste Lauren Sandler a cru bon de trouver la réponse dans son One and Only, The Freedom of Having an Only Child, and the Joy of Being One et de publier ses résultats sur le site de presse The Atlantic. Un enfant unique, pour qu'au désir d'être mère ne s'associe pas la difficile gestion d'une famille nombreuse. Entre la préparation des repas, l'éducation et les chamailleries, Sandler estime que trop peu de temps resterait pour l'écriture.

 

 


 Zadie Smith, en pointe des auteures et mères de famille nombreuses

David-Shankbone, CC BY 2.0

 

 

A l'origine la dame s'est interrogée sur le fait d'être ou d'avoir un seul enfant. En regardant du côté des personnalités du monde de l'édition, l'essayiste a remarqué une similitude entre plusieurs écrivaines à succès : Margaret Atwood, Susan Montag, Joan Didion, Mary McCarthy, toutes n'ont donné naissance qu'à un enfant. Et en conséquence auraient gardé suffisamment de temps pour les longues séances d'isolement rédactionnel. Dans le même temps, les recherches de l'auteure ne lui ont pas permis de découvrir un nombre notable de femmes de lettres mères de grandes fratries.

 

La réaction des romancières qui ont dépassé le seuil de l'enfant unique n'a pas tardé. Et trouvé un porte-étendard mordant en la personne de Zadie Smith. Un exemple particulièrement remarquable, le dernier roman de Smith NW a été finaliste de quatre des plus prestigieux prix de littérature anglaise cette année. Celle que l'on considère encore comme jeune talent à 38 ans est également mère de deux enfants. « Absurde », a commenté l'auteure nominée au prix Women's Fiction. Selon elle, avoir plusieurs bambins laisserait aux mamans romancières « une surprenante somme de temps libre », ne serait-ce que le temps que les frères et sœurs passent en jouant ensemble. La jeune femme précise que Dickens, auteur, quoique de sexe opposé, était le père de dix enfants.

 

Elle s'explique : « Je suis Zadie Smith, une autre auteure. J'ai deux enfants. Dickens en avait dix, et je pense que Tolstoï également. Quelqu'un s'est-il inquiété à un moment que ces hommes devenaient trop paternels pour être écrivains? Est-ce que le fait que […] Toni Morrison et tant d'autres (je pourrais continuer la liste toute la journée) ont de nombreux enfants en font de moins bons écrivains ? »

 

Et l'auteure de continuer : « Ce qui MENACE à la liberté de toutes les femmes est la problématique du temps, qui est le même souci que vous soyez auteure, ouvrière ou infirmière. Nous avons besoin de services de garderies publiques correctes et abordables ou un soutien communautaire d'amis et de la famille », tire-t-elle comme conclusion fort logique.

 

Le début de polémique a fait le tour des rédactions britanniques. À la suite de Smith, d'autres professionnelles de l'écriture sont allées dans ce sens. Ainsi Louise Doughty a estimé que les déclarations de l'essayiste Sandler étaient « complètement ridicules », parmi d'autres réactions d'auteures américaines s'exprimant dans la presse.

 

Jane Smiley, non des moindres avec un prix Pulitzer et un prix du National Book Critics Circle Award, témoigne : « J'ai trois enfants de mon côté et deux beaux-enfants. C'est vivre dans une atmosphère où il y a un excellent service de garderie et une vie sociale qui permet aux mères d'avoir du temps et de la motivation pour partager pleinement l'éducation des enfants ». Plus que le nombre d'enfants et d'heures de tâches parentales, il s'agirait plutôt d'avoir pour ces dames un soutien quelconque pour leur permettre de s'isoler, afin de noircir de la page en toute quiétude.