Metz réservait une ovation à Roberto Saviano

Claire Darfeuille - 10.04.2015

Edition - International - roberto saviano - littérature et journalisme - le livre à metz


L'écrivain et journaliste italien, sous protection policière constante depuis 10 ans, a donné, en ouverture du festival Le Livre à Metz une vidéo conférence via Skype. Le public, présent en nombre dans la salle de l'Esplanade, a salué son courage et manifesté son soutien par de longs applaudissements.

 

Roberto Saviano - ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

Elle est, selon Roberto Saviano, le cœur du capitalisme contemporain, la reine du monde avec le pétrole et le coltan, le vrai poumon de notre planète : la cocaïne. Dans son livre enquête Extra pure (Gallimard), l'écrivain et journaliste italien dénonce son trafic et les bénéfices colossaux qu'il génère. « Avec 1 000 euros d'investissement, après un an, tu peux gagner 500 000 euros », explique-t-il sur l'écran installé dans la grande salle de l'Esplanade à Metz. Non seulement les marges sont énormes, mais il est « bien plus facile de vendre un sachet de cocaïne qu'un petit paquet de diamants ». Ce commerce illégal et la criminalité qui l'accompagne provoquent des ravages partout dans le monde, notamment en Colombie et au Mexique, où Roberto Saviano a mené son enquête.

 

Éric Valmir, journaliste à France Inter, qui mène l'entretien, rappelle les milliers de décapitations qui y ont été passées sous silence, les journalistes éliminés par dizaine, le régime de terreur instauré par les cartels. Pour enquêter, Roberto Saviano a voyagé sous une fausse identité et travaillé avec les juges, les avocats, la police, cette dernière « peu fiable, car corrompue », et les journalistes mexicains qui continuent leur combat malgré le danger et la peur. La férocité, élément clef du système, est utilisée comme « forme de marketing », explique l'écrivain qui décrit les têtes humaines servant de ballons de foot et autres actes de déshumanisation visant à terroriser les « forces » d'opposition. « En Corse, la mafia ne tire que sur son territoire et que si c'est “nécessaire”, en Amérique du Sud, ça tire partout et surtout si c'est superflu », détaille-t-il.

 

Les codes d'honneur, une fiction

 

Roberto Saviano revient sur les fameux codes d'honneur qui constitueraient des règles inviolables entre mafieux, telles que l'omerta ou la hiérarchie. « Dans les années 70, il était impossible d'intégrer Cosa Nostra si tes parents étaient divorcés, ou avaient été communistes ou fascistes, ou encore si tu avais trahi ta femme », énumère-t-il. « En Calabre, le petit-fils d'un affilié a été jugé par l'organisation parce qu'il portait des shorts et avait trop de fiancées… Cela sert à imposer une discipline », mais la figure du parrain qui irait se mettre au soleil après s'être rempli les poches serait une pure fiction : « Si tu fais partie d'une organisation, tu sais que tu vas soit aller en prison, soit mourir ». 

 

Quand des vagues d'arrestations sont menées, « les têtes tombent, mais le système demeure ». Et pour cause, il profite à beaucoup… Les banques européennes blanchiraient 90 % de l'argent de la drogue, selon Roberto Saviano, qui cite la banque HSBC condamnée aux États-Unis à payer un milliard de dollars en 2012 pour une opération de blanchiment d'argent en provenance des cartels. « Il ne s'agit pas de négligence ou d'indigence, mais de complicité avérée », insiste-t-il.

 

 

Retrouver Extra pure en librairie

 

 

 

Un an de cocaïne en échange d'un sous-marin russe

 

Les flux déplacés sont colossaux, partout dans le monde. Pour illustrer les pouvoirs et les sommes en jeu, Roberto Saviano cite l'anecdote d'une transaction entre l'Amérique du Sud et la Russie, qui a vu apparaître une nouvelle mafia depuis les années 90. « Les Sud-Américains ne voulaient plus échanger 1 kilo de cocaïne contre 2 kilos d'héroïne, les Russes ont alors proposé un an de cocaïne contre… un sous-marin russe ! »  Que faire ? Les opérations policières menées sont importantes, estime Roberto Saviano, même si elles ne sont pas immédiatement efficaces, car elles mettent en évidence les mécanismes à l'œuvre et les cheminements internationaux, d'Amérique du Sud via l'Afrique équatoriale et l'Europe, du Monténégro à l'Italie.

 

« Et la France ? », interroge Eric Valmir. « Ah, je pourrais lui dédier un livre », avec des mafias très actives sur la Côte d'Azur et en Corse. Il « espère bientôt le raconter », exposant au passage un mode opératoire. « La cocaïne arrive souvent sur des yachts ou de beaux catamarans » et non par cargo comme l'album de Tintin Coke en stock l'a inscrit dans nos imaginaires. Elle serait en France beaucoup consommée en raison de son bas prix et présente partout, dans les villes, les banlieues, mais « les politiques n'en parlent jamais et délèguent cela à la police », note l'auteur.

 

Après une heure de démonstration, le public s'interroge : « Y'a-t-il des territoires épargnés, un moyen de s'en sortir ? » « Non, la drogue est partout », assure-t-il, même si certaines régions sont moins touchées que d'autres, et la seule solution serait de légaliser. « Un an après la légalisation de la marijuana au Colorado, la consommation de cocaïne a baissé », argumente Roberto Saviano, qui serait pour une légalisation de la cocaïne, elle-même, malgré le problème moral qu'elle pose. Il précise : « Une légalisation avec des règles strictes de consommation, sinon c'est la prohibition et les mafieux qui s'enrichissent ». Bien possible que les profits ainsi générés suffiraient à rembourser la dette de l'Europe.

 

Comment vivre au milieu de toute cette pourriture ?

 

Transporté de caserne en caserne depuis 10 ans, sous protection policière constante (le livre est dédié à "tous les carabiniers qui assurent sa protection, aux 38 000 heures passées ensemble et à celle qui viendront", Ndr), sans perspective d'échapper un jour à la menace de ses ennemis, « comment trouver un peu de légèreté au milieu de toute cette pourriture ? », interroge Eric Valmir. « Ma vengeance est de continuer à écrire, de prouver qu'ils n'ont pas gagné », avance Roberto Saviano qui dit n'avoir jamais eu vocation à l'héroïsme.

 

« Si je pouvais retourner en arrière, je le ferai. Mais je ne peux pas, alors je continue ». Il assure n'avoir pas mesuré les risques, d'autres que lui avaient déjà écrit sur la mafia sans être mis à mort, mais « c'est le succès de mes mots qui a fait la différence. Les mafieux craignent ceux qui lisent, pas ce que j'écris ». Parmi ses peurs, il en cite deux : la première, « que les gens pensent ces réalités comme lointaines », contre laquelle il lutte avec ses mots et sa littérature, la seconde « que cela m'atteigne de l'intérieur », contre laquelle il en peut rien.

 

Il se dit pourtant « privilégié », puisqu'en vie, et a une pensée pour tous ceux qui ont été massacrés et ne peuvent plus parler, ceux dont la mort rappelle que la liberté d'expression n'est pas un droit acquis pour toujours.