Vous venez de lire que Michel Butor est parti. Vous relisez la nouvelle, et, dans le creux de votre blessure, vous essayez en vain de vous rassurer en vous répétant que le dernier envol de l’homme n’est peut-être qu’un premier retour de son œuvre. 

 

Michel Butor, portrait

utbm_fr, CC BY ND 2.0

 

 

Quand vous tombez pour la première fois sur l’œuvre de Michel Butor, il y a des chances que vous vous arrêtiez d’abord sur le nom de l’auteur. « Butor » : un nom à la fois doux et mystérieux, deux syllabes aussi simples qu’intrigantes. Des années plus tard, alors que vous apprenez la mort de l’auteur, vous ouvrez Le Dictionnaire du Larousse et vous lisez que le butor est « un petit héron des marais, aux pattes courtes, au cri de taureau, tissant en roseaux un nid flottant, et qui se camoufle en s’immobilisant, le bec dressé, parmi les roseaux ».

 

Aujourd’hui seulement, vous comprenez que Michel Butor ne devait pas son patronyme au hasard. Petit héron dans les marais de l’écriture, Butor a laissé une œuvre magistrale qui s’apparente à un cri de taureau. Un cri unique qui surgit des entrailles et dont les échos se prolongent au-delà des frontières des genres et des écoles.

 

À relire la bibliographie et le parcours de Butor, vous comprenez que l’homme a tissé un nid littéraire flottant : fictions dans le sillage du Nouveau Roman, essais et recherches sur la fiction, écrits poétiques dans la rencontre de l’image, ouvrages d’art avec des artistes d’ici et d’ailleurs, improvisations sur le « je » et les autres (Flaubert, Rimbaud, Balzac), histoires merveilleuses, leçons littéraires, incursions dans l’espace de la traduction, suites d’expérimentations dans l’espace littéraire.

 

Si vous cherchez un mot pour résumer l’univers de Michel Butor, vous aurez bien du mal. Comme le petit héron des marais, l’homme excellait dans l’art du camouflage et de la mobilité. Dans ses mains, les roseaux de l’écriture avaient le don de se renouveler, de se transformer par le génie de l’écriture et de ses lieux. Avec Butor, le roman devient une poésie, la poésie une peinture, la peinture un essai, l’essai une invitation à relire le tout. Le voici peut-être le mot que vous cherchez : « Invitation ».

 

Figure repentie du Nouveau Roman, Michel Butor est décédé

 

 

Butor a joué les hôtes des territoires intimes et sacrés de la littérature. Dès Passage de Milan et L’Emploi du temps, puis plus tard dans la série du Génie du lieu, ses invitations vous ont forcé à lire l’imaginaire des espaces et la symbolique des territoires.

 

Dans La Modification, roman dont vous vous rappelez comme d’une immersion dans l’univers de la fiction, son invitation referme le texte et vous ouvre le champ de la lecture : « Le mieux, sans doute, serait de conserver à ces deux villes leurs relations géographiques réelles et de tenter de faire revivre sur le mode de la lecture cet épisode crucial de votre aventure, le mouvement qui s’est produit dans votre esprit accompagnant le déplacement de votre corps d’une gare à l’autre à travers tous les paysages intermédiaires, vers ce livre futur et nécessaire dont vous tenez la forme dans votre main ». 

 

Vous relisez cette phrase comme le voyageur de Butor dans son compartiment. Vous la relisez encore une fois et vous voyez resurgir ces paysages intermédiaires de l’univers butorien : noms de villes et de territoires, descriptions d’objets et d’édifices, bribes de paroles saisies dans la brièveté des notes, degrés et nuances d’écriture inscrits dans le jeu des répétitions et des reprises, tableaux et autres œuvres d’art soumises au mode de la lecture, exercices de collages ingénieux avec la matière des photographies et des souvenirs, épisodes autobiographiques transformés en matière de création et de déplacement textuel.

 

Michel Butor, La Modification (1959, Club français du livre)

Etienne Pouvreau, CC BY 20

 

 

Vous en arriverez peut-être à la conclusion que les invitations de Butor ont cette tendance à se prolonger par-delà les territoires de la littérature. Dans les chemins du texte comme dans l’expérience de l’écriture nomade, vous avez le vertige des déplacements. Des États-Unis au Japon, en passant par la Basilique Saint-Marc à Venise. De Giacometti à Delacroix, en passant par Piet Mondrian. Du roman à l’ouvrage d’art, en passant par la poésie, le dialogue, la conversation, les souvenirs plus ou moins illusoires, plus ou moins intimes. Vous comprenez que, dans l’univers de Butor, tous les livres sont « futurs et nécessaires » : une écriture du devenir, un élan vers la construction renouvelable et le déplacement salvateur, une ode au texte et à la vie comme combinaison essentielle et irréductible.  

 

"On est arrivés à l'ère de la toile et du téléphone portable", Michel Butor

 

 

Vous vous réintroduisez dans l’univers de Butor par la dernière porte. Vous répondez aux échos de sa dernière invitation : une anthologie de Victor Hugo. Dès le préambule, la voix surprenante du héron vous bouscule : « Je n’aime pas les anthologies. Je veux nager dans l’immensité du texte, l’explorer dans toutes ses dimensions ». Vous chavirez, mais la voix de Butor vous rattrape quelques lignes plus loin : « Avant de plonger, il faut arriver jusqu’au lac ou au bord de la mer. Il faut donner envie de connaître, de consacrer le temps nécessaire à l’imprégnation ».

 

Maintenant que Butor est parti, qui vous donnera cette envie ? Qui vous rappellera au temps et aux joies de l’imprégnation ? Vous voici face à de nouvelles questions, de nouveaux problèmes de lecture. Vous repensez à Ricardou, disparu le mois dernier, compagnon du Nouveau Roman et éclaireur d’une page de la théorie littéraire. Vous repensez à ces auteurs d’une autre époque, regroupés sur cet instantané de 1959, rue Bernard-Palissy : Robbe-Grillet, Simon, Sarraute, Beckett, Ollier,…

 

Vous connaissez cette photographie par cœur, mais vous vous obstinez à y chercher le regard absent de Butor. Arrivé en retard sur les lieux ou déjà parti vers d’autres contrées ? 

 

Si vous levez les yeux au ciel, vous pouvez deviner l’ombre du petit héron qui prend son dernier envol. Au même moment, vous voyez resurgir tous ces clichés de jeunesse de Butor. Son regard tendre vous suit alors que vous terminez votre article. Sans lui, la scène littéraire est vide. Vous regardez la foule des écrivains et des artistes sur le quai. Vous quittez le compartiment.