“Michel Butor se nommait lui-même, avec humour, L'Illustre inconnu”

La rédaction - 26.08.2016

Edition - Société - Michel Butor, l’Illustre inconnu - hommage Colette Lambrichs - édition poète Butor


Le décès de l’écrivain, auteur du Nouveau Roman devenu poète, Michel Butor, a appelé de multiples hommages. Une figure de la littérature française, sans conteste, et un homme de paroles, autant que de mots. Colette Lambrichs, directrice littéraire des Éditions de La Différence, et éditrice de Michel Butor, a fait parvenir à ActuaLitté un vibrant hommage. 

 

Colette Lambrichs et Michel Butor

 

 

Michel Butor, L'Illustre inconnu

par Colette Lambrichs

 

Lorsque Agnès, la fille aînée de Michel, m’a appelée hier soir à la maison, j’ai su immédiatement que Michel Butor était mort, mais je n’imaginais pas avoir un tel chagrin. Nous nous étions vus en juin, avions passé la journée ensemble pour mettre la dernière main à l’album de luxe « Quatre-vingt-dix » que nous préparions pour son quatre-vingt-dixième anniversaire et pour lequel il avait écrit à la main, sur de grandes feuilles, les poèmes qui allaient y figurer accompagnées d’estampes de Pierre Alechinsky, de Bernar Venet et de Miquel Barceló. 

 

Miquel Barceló avec lequel nous avions pris rendez-vous, ce jour-là, parce qu’il voulait lui montrer les grandes fresques éphémères qu’il avait peintes sur du verre à la Bibliothèque Nationale ainsi que l’épreuve finale de la gravure qu’il avait faite pour l’album « Quatre-vingt-dix », un portrait de Michel Butor en torero. Comment pouvais-je imaginer que ce serait la dernière fois que nous nous verrions ?

 

Laurent Ricciardi nous avait pris en photo à La Différence et nous fixions le calendrier de nos prochaines rencontres pour fêter la sortie de l’album ainsi que la parution de l’anthologie de ses poèmes dans la collection « Orphée » sous le titre Par le temps qui court qu’il avait préparée avec Mireille Calle-Gruber et que Jean-Michel Maulpoix a préfacée, actuellement sous presse et devant sortir en librairie le 22 septembre prochain. 

 

Ce seront donc ses deux dernières publications.

 

Michel se nommait lui-même, avec l’humour qui lui était coutumier, « L’Illustre inconnu ». On ne peut mieux dire, car, en dépit de nos efforts d’éditeur, Michel Butor a souffert d’une réputation d’écrivain difficile, ennuyeux, alors que la plupart de ses textes, hormis quelques-uns relevant de la recherche, sont, non seulement accessibles, mais stimulants et, souvent, carrément drôles. 

 

À retrouver : Michel Butor, dernier envol

 

Il est certain qu’il aurait éclaté de rire à la lecture du communiqué de presse de la ministre de la Culture dont il vaudrait mieux oublier le nom, Madame Audrey Azoulay, déplorant la disparition de Michel Butor qui obtint le prix Renaudot pour « La Consolidation » [sic]. Il s’agit, évidemment, de « La Modification ». Ce n’était pas un de ses bonheurs de mesurer combien la culture en France était désormais le dernier des soucis des pauvres gens au pouvoir, mais cela ne l’empêchait pas de ferrailler :

 

la dette la dette la dette

des quartiers neufs sont déserts

tout neufs et même inachevés

et les autres sont surpeuplés

de clandestins et de chômeurs

la récession l’austérité

les épouvantails de la dette

il nous faut délocaliser

et de dire, à sa manière, le recul de la civilisation :

Dégagez le terrain bougnoules

romanichels crouilles négros

néanderthaliens demeurés

rebuts tordus débris minables

pouilleux lépreux pestiférés

marginaux réprouvés damnés

vous polluez notre atmosphère

c’est l’autorité qui le dit

 

Si vous n’avez jamais rien lu de Michel Butor, commencez par Improvisations sur Michel Butor que nous avons repris en poche dans la collection « Minos ». Il y raconte son aventure littéraire très simplement. Il s’adresse aux étudiants que nous sommes tous et que nous ne devrons jamais cesser d’être. Lisez aussi son anthologie de poèmes qui paraît en septembre. Il a fait le choix des textes avec Mireille-Calle Gruber et c’est son dernier livre.