"Si l'avenir du livre est numérique, le numérique ne fait pas l'avenir des libraires !"

Nicolas Gary - 14.03.2015

Edition - Librairies - Lerclerc réseau librairies - TVA livre numérique - Europe France infraction


Le PDG des établissements Leclerc, Michel-Edouard, le répétait dernièrement à ActuaLitté : « Notre pari, c'est que le livre papier a encore une longue vie devant lui [...]. Ce n'est pas incompatible avec la digitalisation, voire la mise en ligne des livres sur Internet, mais notre priorité reste de mettre le livre-objet dans les mains du public. » Avec l'avis de la Cour de justice de l'Union européenne, c'est du pain bénit pour MEL, qui signe une chronique au vitriol.

 

Michel-Edouard Leclerc - Prix Landerneau Découvertes et Roman 2015

ActuaLitté, CC BY SA 2.0 

 

 

Plusieurs lecteurs nous l'avaient fait remarquer : comment, quand on est libraire, défendre le livre numérique ? Et comment la position du Syndicat des libraires peut-elle aller dans le sens d'une TVA réduite pour le livre numérique ? C'est la logique même : un livre est un livre, quel que soit son support : si la France a choisi d'instaurer un taux réduit pour le livre imprimé, le livre numérique doit vivre fiscalement sur le même régime. Sauf que la directive européenne sur la TVA indique clairement que cette approche est interdite. En a donc découlé une condamnation des pratiques françaises, la semaine passée, par la CJUE. 

 

Une condamnation sans aucune surprise, note MEL, solidaire de l'interprofession : « Je partage la consternation des éditeurs et de tous les professionnels qui savent combien l'avenir est au numérique et à la révolution digitale. Il n'empêche, que d'hypocrisie entend-on aujourd'hui ! » Et d'attaquer l'État français qui, face à Bruxelles, est réduit au rôle d'observateur sur la question de la TVA. Le PDG enchaîne : 

En attendant, les conséquences sur le marché français sont pourtant évidentes. Soit les éditeurs et les diffuseurs « vont prendre sur leur marge » pour éviter une hausse du prix du numérique. Soit le développement du livre numérique encore embryonnaire (5,5 % des ventes) en pâtira. À court terme, la réponse à cette question dépendra du choix des opérateurs privés sur le marché. Les ministres pourront commenter, les pouvoirs publics seront réduits à jouer au Ponce Pilate. Mais pas pour longtemps, je pense !

 

La France a choisi d'attendre la demande d'information que la Commission européenne est susceptible de lui faire parvenir, pour savoir comment le pays compte se mettre en conformité avec la législation européenne. Mais pour le PDG des établissements Leclerc, « les pouvoirs publics devront, pour être crédibles dans cette affaire, trancher entre le soutien au livre numérique et celui antérieurement accordé au réseau des libraires physiques. Si l'avenir du livre est numérique, le numérique ne fait pas l'avenir des libraires ! Demandez-le aux anciens disquaires !!! »

 

Et de rappeler que la loi Lang, promulguée en 81 était motivée par la défense du réseau de libraires en France – une législation que MEL avait vivement combattue en son temps. Aujourd'hui, cette législation est admise par tous. Et le traitement dérogatoire que la France avait instauré, allant contre le droit commun de la concurrence, s'accompagnait ainsi du taux de TVA réduit. Mais il s'agissait bien des libraires indépendants, défendus contre les grandes surfaces et grandes surfaces culturelles.

Si l'avenir est au livre numérique, qu'il faut en booster l'offre, et laisser ainsi maintenir un écart de prix à la baisse par rapport au livre physique, comment continue-t-on à protéger les libraires ?

Comment prétend-on les protéger de la concurrence de l'offre numérique si elle doit être commercialisée 20 à 30 % moins cher ? Que devient la rémunération de leur expertise, de leur spécialisation, de leur dévouement (je reprends les qualificatifs des rapports officiels), face à ces nouvelles grandes surfaces du web ?

 

Comment les uns et les autres conserveront-ils une position cohérente, interroge MEL ? Pouvoirs publics et professionnels vont devoir trouver des revendications les plus justes : les arguments de 81 en faveur des librairies indépendantes, ne peuvent plus être déployés pour favoriser les acteurs de la vente en ligne, et autres revendeurs d'ebooks. Et de conclure : « Si depuis les années 1980, les libraires méritaient la paix des grandes surfaces, que ne méritent-ils aujourd'hui celle des Amazon.com, des Fnac.com et tout autre opérateur sur Internet ? »

 

Gageons que les rencontres de la librairies, prévues à Lille, les 21 et 22 juin prochains, apporteront quelques éléments de réponses. Le ministère de la Culture devrait, pour cette occasion, présenter quelques conclusions sur les résultats du Plan libraires qu'Aurélie Filippetti avait déclenché en mars 2013.