Michka Assayas : 'La musique, on l'écoute toujours au présent'

Antoine Oury - 23.04.2014

Edition - Les maisons - Michka Assayas - Dictionnaire du rock - Livres et musique


Rédiger un dictionnaire du rock, en combinant exactitude et exhaustivité, voilà une tâche qui en aurait effrayé plus d'un. Forts d'une première édition devenue référence, Michka Assayas et son équipe de joyeux mélomanes ont rempilé pour une seconde édition. Largement mise à jour, elle s'étend désormais aux autres genres musicaux qui se sont nourris des sonorités rock.

 

 

Louis Philippe, Michka Assayas - Festival Livres et Musique à Deauville

Louis Philippe, Michka Assayas - Festival Livres et Musique à Deauville

(ActuaLitté, CC BY-SA 2.0)

 

 

L'aventure du Dictionnaire du rock commence en 1993, lorsque l'éditeur Guy Schoeller soumet l'idée à un jeune et fringuant Michka Assayas : « Je pensais que l'entreprise nous prendrait un ou deux ans », s'amuse-t-il rétrospectivement. Finalement, le tout aura pris près de 6 années, « qui s'apparentent plutôt à du bagne », s'accordent Assayas et Louis Philippe (alias Philippe Auclair), avec une première publication en 2000.

 

À eux deux, ils ont rédigé près de la moitié de la première mouture du dictionnaire, qui comporte en tout 2280 pages et près de 38.000 groupes, en deux volumes. Un nombre incroyable d'entrées, mais une sélection délicate, effectuée à plusieurs : « Sur toute l'équipe des rédacteurs, il y avait peut-être 50 groupes qui faisaient l'unanimité », se souvient Michka Assayas. « Il faut surtout savoir où l'on s'arrête : doit-on y mettre Sacha Diestel, Jean-Patrick Capdevielle ? Pour Christophe, "Aline" était du blues, pas de la variété. »

 

Très vite, l'ampleur du sujet exige les contributions d'autres auteurs : « J'ai nommé des spécialistes dans les différents domaines, avec un ministre du Hard Rock, un secrétaire d'État au folk... » Si Assayas manque avec regrets quelques sommités (Laurence Romance [épouse du critique british Nick Kent, NdR], Thierry Chatain, François Gorin, Stéphane Davet), il réunit peu à peu les spécialistes, malgré le manque d'argent au début du projet.

 

Par ailleurs, le « rédacteur en chef » de la première édition a tout de suite tenu à accorder une place au blues, à la country et au folk, aux racines du rock : « Nous avons ajouté les genres musicaux qui se sont inspirés du rock, ou l'ont inspiré, comme le reggae, la pop, le plus évident, la soul. » Dans le Nouveau Dictionnaire du rock se sont naturellement ajoutés l'électro et le hip hop. Avec cette nouvelle édition, Assayas estime « avoir obtenu le livre idéal souhaité dès le début » : 21 années de travail, rien de moins...

 

Ajouter, préciser, corriger, avec le Web comme contrôleur

 

« Par rapport à la première édition, nous avons corrigé bon nombre de microerreurs, impardonnables pour les fans », souligne Louis Philippe, qui s'en veut encore d'avoir associé les Kinks avec le mauvais club de foot britannique. « Nombre de rééditions sont aussi sorties entre-temps, qui ont permis de préciser certains articles, et aussi de se rendre compte du rôle de la mémoire affective... » Quelques entrées ont ainsi pu être ajoutées, fort heureusement, comme celle sur Judee Sill ou Arthur Russell. 

 

D'autres n'ont pas pu échapper au retrait : « Nous avons de toute façon atteint le maximum de pages qu'il est possible de relier », souligne Michka Assayas. Le fait que le Web soit disponible pour répondre aux questions des curieux ne l'effraie pas outre mesure : « Avec le Web, nous avons l'obligation de lever l'ombre sur certaines périodes ou certains artistes. Il n'est plus possible de faire l'impasse sur un sujet. »

 

 

 

 

Une forme d'exigence nouvelle qui a permis au Dictionnaire d'atteindre une forme d'exactitude saluée par nombre de vieux briscards du rock, au Salon Livres et Musique de Deauville. Le problème du papier, c'est qu'à force de tourner les pages, les volumes n'entrent plus dans le coffret fourni... Le tout se serait écoulé à près de 30.000 exemplaires, en 14 ans de vie en librairie.

 

 « Ce qui nous préserve de l'Académie, c'est que nous nous sommes amusés »

 

Alors, avec ce Nouveau Dictionnaire, l'aventure du rock est définitivement terminée ? « En 1972, déjà, le rock était mort et le rock'n'roll en plein revival », explique Michka Assayas. Depuis les années 2000 et les jeunes groupes de rock dans le sillage des Strokes, l'auteur admet que les découvertes se sont faites plus rares. Néanmoins, « il faut quelques années pour déterminer ce qui va rester... J'aurais bien mis These New Puritans, parce qu'ils font une musique que je n'ai jamais entendue ailleurs. La musique, on l'écoute toujours au présent. Après, quand il s'agit de déterminer ce qui rentre dans le musée, commencent les longues discussions... »

 

 

Louis Philippe, Michka Assayas - Festival Livres et Musique à Deauville

Louis Philippe, Michka Assayas - Festival Livres et Musique à Deauville

(ActuaLitté, CC BY-SA 2.0)

 

 

Un panthéon pour le rock, certainement, mais pas une Académie : « Il y a toujours ce malentendu, quand on écrit un livre, en France : c'est sérieux et noble, en quelque sorte. Mais écrire, cela peut être fun comme le rock n roll. » Pour s'amuser, les auteurs du Dico ont intégré quelques fausses entrées : l'une d'entre elles concerne un groupe qui, né du mouvement garage, aurait influencé le Velvet Underground... « Cela vient de l'obsession du groupe obscur chez les spécialistes : il nous fallait un groupe avec un type maudit, un destin tragique... » On raconte que l'entrée devait inspirer Michel Houellebecq pour la fin de son roman Plateforme...


Difficile de résister à l'envie de poser la question : Michka Assayas a lu quelques parties du Dictionnaire amoureux du rock d'Antoine de Caunes, son grand rival en librairie : « J'aime bien quand il raconte l'histoire des Stranglers, ou comment le manager de Costello a fait chier jusqu'au bout la maison de disques... Mais il s'agit plutôt d'un livre de souvenirs assez amusants que d'un dictionnaire. »

 

Retrouver Le nouveau dictionnaire du rock, en 2 volumes

 

 

L'auteur et journaliste s'est dernièrement arrêté sur Things the grandchildren should know, traduit en français sous le titre Tais-toi ou meurs, chez 13e Note, dans lequel Mark Oliver Everett, chanteur de Eels, « raconte comment sa vie a été une lutte contre la dépression, comment il a du exercer toutes sortes de boulots plutôt difficiles pour garder la tête hors de l'eau ». Mais aussi le livre de Joe Boyd, White Bicycles, chez Allia, un Américain, producteur et manager de Pink Floyd, Syd Barrett, qui a connu Nick Drake et Jimi Hendrix, « un véritable artisan du Swinging London ». Mais aussi Life, le livre de mémoires de Keith Richards... Les classiques ont la peau dure.