Millet : "L'Europe meurt d'insignifiance et de consensus."

Clément Solym - 23.08.2012

Edition - Société - Breivik - massacre - Norvège


Exclusif ActuaLitté : C'est actuellement le livre qu'il faut abattre, signé par un auteur-éditeur, Richard Millet, dont certains journaux veulent la peau. Aux éditions Pierre Guillaume de Roux, qui publient ses trois ouvrages, on nous répond d'ailleurs avec une pointe d'agacement. « Vous appelez pour Richard Millet ? » La messe est dite. Faut reconnaître que depuis plusieurs semaines, tout le monde s'est passé le mot, et le dernier billet en date de Jérôme Garcin ne fait qu'enfoncer le clou. « Oui, tout le monde en parle, mais en diffusant une vaste désinformation sur le livre », regrette la maison

 

Richard Millet, c'est un éditeur installé aux éditions Gallimard. Et depuis quelques années, « il dérape. Pour ne pas dire qu'il vrille complètement », souligne un collaborateur de la maison. « C'est un bon écrivain, très classique, mais cela fait un moment qu'il se lâche dans ses déclarations. » Ah, oui, il sera reproché à ce courageux anonyme de conserver le silence sur son nom. Mais l'omerta, n'est-ce pas.

 

Licence to Kill

 

L'éditeur, Pierre Guillaume de Roux ne décolère pas, devant les réactions et critiques de la presse. « C'est évident, ils n'ont pas lu ce livre. Le magazine qui se prétend littéraire parle même d'un 'roman', comme pour prouver qu'ils ne l'ont pas ouvert. Ils veulent le tuer, le calomnier de toutes les manières. Ce sont des attaques avec la volonté de le détruire, sans même s'être penché sur le livre. » Et si on évoque de la part de Richard Millet des dérapages, comme cette émission de juin 2011, face à Finkielkraut, l'éditeur nous rétorque : « C'est un homme qui observe, en écrivain, une civilisation qui passe son temps à se dénigrer. Mais avec des propos que l'on ne peut tenir. Il défend une culture à laquelle il est viscéralement attaché, refuse le communautarisme : sont-ce là des choses qui sont répréhensibles ? »

 

Richard Millet

Et l'auteur, pour sa part, ne tient pas un autre discours, dénonçant une presse qui ne s'est intéressée qu'à « 25 pages d'un appendice, quand je publie trois livres. C'est un procédé connu depuis Staline : déconstruire, extraire des citations, les détourner ».

 

Ne sachant pas s'il faut y voir des attaques contre son poste d'éditeur chez Gallimard, ni des remugles de l'article que Nicole Caligaris avait publié dans Le Monde, Richard Millet répond sans détour : « C'est le jeu institué, il faut “penser bien”, c'est-à-dire ne pas dire autre chose que ce qui est attendu. Un écrivain, doit regarder ce qui se passe et dire ce qu'il voit. Mais pas en France. Cette histoire est ridicule : je suis dans le métro, et je vois une personne... de couleur  ? Est-ce comme cela qu'il faut dire ? Quelle circonlocution ! Bien, et j'éprouve un sentiment de solitude, de... Caucasien ? Faut-il employer ce terme pour me définir. Tout ce cirque pour dire que je suis un Blanc, seul, dans un RER, entouré de Noirs ? Bien sûr, cette situation me pose des questions, et je l'exprime simplement. Oui, je regarde les gens, et je regarde leur peau, mais enfin, je ne m'arrête pas à cela : je pose des questions. Ces reproches sont aberrants. »

 

Focus sur l'affaire Breivik

 

Alors ce petit livre, qui débute par un exergue de Drieu La Rochelle -- réminiscence d'une relecture du Feu follet, qui a inspiré le film Oslo 31 août  - mérite-t-il les attaques subies ? L'affaire Breivik souffre-t-elle qu'on lui consacre un Éloge littéraire ? « Cette formulation est évidemment ironique. Breivik, c'est un cas qui devrait nous questionner tous, en cette ère post-ittéraire, alors qu'il est l'illustration autant que le symbole de la ruine de l'Europe.  D'ailleurs, au cours du procès, Breivik s'est lui-même présenté comme un écrivain, c'est aussi qui m'a interpellé. » 

 

Le livre débute ainsi :

Au moment d'entreprendre ce qui pourrait être un Éloge littéraire d'Anders Behring Breivik, je voudrais qu'on garde à l'esprit que je n'approuve pas les actes commis par Breivik, le 22 juillet 2011, en Norvège. C'est pourtant sur ces actes que je me pencherai, frappé par leur perfection formelle, donc, d'une certaine façon, et si tant est qu'on puisse les détacher de leur contexte politique, voire criminel, par leur dimension littéraire, la perfection, comme le Mal, ayant toujours peu ou prou à voir avec la littérature.

 

Le dernier en date des détracteurs, ce fut Jérôme Garcin, pour le Nouvel Observateur. « Mais tout le monde a oublié quelle fut la couverture de l'Obs au moment des faits, l'an passé ! C'était, à s'y méprendre, ressemblant à une couverture de Millenium. En changeant le visage de Breivik, par celui d'un acteur comme Brad Pitt ou Tom Cruise, on aurait eu une affiche de film. Simplement parce que les médias ne se sont pas interrogés sur ce qui s'était tramé. Ne pas chercher plus loin que la folie pour comprendre cet acte. Alors que ses motivations sont tout aussi claires que nombreuses. Et qu'à la différence de tous les actes de criminalité de ce genre, Breivik n'a pas retourné son arme contre lui - ainsi qu'il faut dire avec la plus grande retenue - mais il s'est rendu à la police. En faire un film ne fera pas assez vendre ; on aura besoin de rafistoler le scénario, pour un film. »

 

 

De l'Obs au livre, en passant par le film

 

  

Où chercher alors ? « Dans cette rupture culturelle, dans cette identité qui est malmenée, perdue, et qu'on voudrait défendre pourtant. Quand un groupe islamiste réclame cette année à la Norvège de pouvoir profiter d'un territoire indépendant, pour avoir le droit d'appliquer la charia, ne peut-on pas considérer que l'identité d'un pays est menacée ? Est-il simplement interdit de poser la question ? » (voir l'information)  « Et que Breivik inspire, ou suscite des vocations, au point que, dernièrement, en République tchèque, un jeune a été arrêté alors qu'il s'apprêtait à commettre les mêmes crimes, prétendant protéger les mêmes valeurs. Or, il se revendiquait de Breivik ; un symbole supplémentaire, une marque de cette perte globale d'identité, face aux manifestations communautaires, de plus en plus fortes. »

 

La "perfection formelle" ou "la plus grande oeuvre d'art réalisée" (Libération)

 

Le petit livre contient donc 25 pages qui interrogent : comment, en Europe, dans l'héritage des Lumières, peut-on provoquer l'apparition d'un Breivik  ? « C'est un immense mensonge médiatique de ne pas voir que cette question se pose au plus haut point. De croire - et faire accroire - que, dans le rêve d'une immigration idéalisée, il serait possible qu'un homme venu de Syrie, puisse se fondre dans la population aussi simplement qu'un autre venu de Belgique. L'immigration musulmane dans les pays nordiques pose un problème, comme dans d'autres endroits. Cela, il faut le taire. Et pourquoi ? Ne serait-il pas préférable de s'interroger ouvertement ? » C'est en cela que le cas Breivik est intéressant, pour ce qu'il tente d'exprimer quelque chose, un combat, complètement perdu dans une volonté de préserver un certain idéal, une vision. Dans le texte, l'auteur ajoute : 

Je ne cherche pas à faire de la socio-psychologie politique ; je ne suis pas un « expert », et nullement proche de Breivik dont, je le répète, je condamne les actes ; je constate que la dérive de Breivik s'inscrit dans la grande perte d'innocence et d'espoir caractérisant l'Occident, et qui sont les autres noms de la ruine de la valeur et du sens.

 

« Aujourd'hui, des auteurs comme Stephen King maîtrisent les trames de l'horreur. Et tout un chacun admire son ingéniosité, tout comme celle des romanciers nordiques, prompts à découvrir des complots nazis qui s'abîment dans des histoires sordides. Et l'on salue l'ingéniosité avec une grande fascination. Alors, oui, Breivik montre abominablement  que tout cel est possible dans la réalité. Il en devient fascinant, mais dans l'horreur de son acte. Fascinant de découvrir la méthode avec laquelle il s'est équipé en arme, a posé son geste, méticuleusement, la manière dont il s'est rendu - pas assez spectaculaire pour que l'on en fasse toutefois un film. Mais ce que je décris comme une “perfection formelle” ne signifie nullement que je l'approuve. » 

 

Une folie plus confortable

 

À plusieurs reprises, dans le livre, Millet marque sa désapprobation, condamne les actes de Breivik. Mais il n'oublie surtout pas de dénoncer le jugement qui sera rendu demain ; le tribunal proposera la folie, et ce sera l'internement à vie, plutôt qu'une peine de 20 années, au terme desquelles Breivik sortairait âgé de 52 ans. « Mais le déclarer fou, c'est l'occasion de ne surtout pas ouvrir les vrais débats, sur la présence islamique, par exemple. De se voiler la face.  Et je ne suis hostile à rien du tout ; je ne crois simplement pas à un mélange à haute dose, contrairement à ce que le capitalisme et les médias tentent de nous faire avaler. L'Europe n'est pas l'Amérique, qui n'est elle-même pas un melting-pot, mais une mosaïque de communautés qui s'observent et prêchent chacune pour leur communautarisme. Mais cela, on préfère ne pas le dire. De même qu'il serait déplacé de dire qu'au Brésil, être Blanc signifie être proche du pouvoir. La France, elle, refuse qu'un écrivain puisse exister, ou ouvrir des dossiers autrement qu'à la manière dont les autres l'ont sagement fait. »

 

Nous y sommes : le domaine du politiquement correct et de son vernis frappeur. « Notre insignifiance et le consensus ambiant auraient tué Marcel Aymé, qui combattait le confort intellectuel, déjà. Cette chère, si précieuse liberté d'expression, il nous faut l'employer, mais à condition de ne rien dire, sinon ce vague discours droitdelhommesque. Mais même sur ces points, la France n'est pas exceptionnelle : c'est ainsi pour toute l'Europe qui meurt d'insignifiance et de consensus. »

 

Alors, ce traité, cet éloge littéraire à Breivik, comment s'arrêter au seuil, et le condamner, si hâtivement ? « On reproche aux auteurs nordiques de polars, de n'avoir pas prévu Breivik. Et puis, on  va puiser dans quelques textes anciens, dans les épopées, de quoi retrouver des origines violentes, chez les peuples scandinaves. On bricole une archéologie fantaisiste, et l'on en arrive  à rendre la littérature responsable de ces meurtres.  Je le souligne : Breivik n'est que le marqueur d'une ruine familiale, dans un contexte où le nombre de divorces est en permanente augmentation, autant que de la fracture idéologico--raciale ambiante. »

 

Les limites de l'esprit

 

Avant de conclure : « Il faudrait revoir cet incroyable film, La chute du Faucon noir, et comprendre différemment ce passage où un Noir dit à un Blanc : “Vous autres, Américains, vous vivez tellement vieux, que vous vous ennuyez.”  N'est-ce pas une incroyable assertion et une triste réalité que de voir cet Occident qui s'ennuie et s'affaisse ? » Et de rappeller, nécessairement, que Breivik « a agi seul, et non en accord avec un programme terroriste, ses actes étant au mieux une manifestation dérisoire de l'instinct de survie civilisationnel ». Les critiques - lapidaires ou justifiées, c'est selon - auront alors dévoilé ce qu'il fallait comprendre : chacun apporte les réponses qui lui viennent aux interrogations posées. Et l'on ne trouve finalement que ce que l'on est en mesure d'y apporter.

 

Il n'est jamais question d'apporter de la reconnaissance, mais bien de reconnaître, c'est-à-dire d'identifier, de discerner. Si l'on est dans l'abject, c'est que l'assassinat de 77 personnes est monstrueux. Et pas plus de suicide dans ces propos que de lucidité dans l'impérieuse nécessité de questionner - d'aiguillonner, se prenant pour le poisson-torpille que les contemporains d'un certain Socrate haïssaient en leur temps.

 

Les temps changent, dites-vous ?


A lire (tant c'est rapidement expédié)