Milo Yiannopoulos : “Offrir une tribune à sa haine est inapproprié”

Antoine Oury - 02.02.2017

Edition - International - Milo Yiannopoulos livre - Milo Yiannopoulos Dangerous - Roxane Gay


La publication du livre de Milo Yiannopoulos, journaliste et figure médiatique de l'alt-right, mouvement sexiste, réactionnaire et opposé à l'immigration, est attendue pour le mois de mars prochain chez Simon & Schuster. Malgré les arguments de l'éditeur, qui assure qu'aucun discours de haine ne sera tenu dans l'ouvrage, l'auteure féministe Roxane Gay a renoncé à la publication de son propre livre chez S&S, par fidélité à ses convictions.

 

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Roxane Gay, en mai 2015 (TED Conference, CC BY-NC 2.0)

 

 

Roxane Gay est particulièrement remontée : en tant que militante féministe, il était impensable que son livre se retrouve dans le même groupe d'édition que celui de Milo Yiannopoulos. « Je ne peux pas m'empêcher de penser à quel point offrir une tribune à son stupide discours de haine et ses provocations est inapproprié », a souligné l'auteure pour commenter sa décision.

 

Problème : le simple fait d'en parler offre, pour partie, ladite tribune.

 

How to Be Heard, initialement prévu pour mars 2018 chez TED Books, une filiale de Simon & Schuster montée en collaboration avec l'organisation derrière les conférences TED, se retrouve donc sans éditeur pour le moment. Probablement pas pour longtemps, étant donné le rayonnement de Roxane Gay, devenue une figure du féminisme contemporain avec ses ouvrages Bad Feminist, anthologie d'essais, et Difficult Women, un recueil de nouvelles publié au début du mois de janvier dernier.

 

Du côté de Simon & Schuster, on a pris la mesure de ce qu'implique d'être l'éditeur de Milo Yiannopoulos : la PDG du groupe, Carolyn Reidy, a fait parvenir, le 23 janvier dernier, un long courrier aux auteurs publiés par le groupe, pour expliquer la publication de Dangerous, le livre de Yiannopoulos, par Treshold Editions, une maison du groupe.

 

Reidy se félicite d'abord du nombre de messages reçus, de la part d'auteurs et de lecteurs, « qui exprimaient des inquiétudes ou un mécontentement ». « Pour commencer, je voudrais rappeler que notre volonté n'est pas de soutenir, de légitimer ou de publier un discours de haine. Pas de la part de nos auteurs. Pas dans nos livres. Pas dans nos maisons. Pas de la part de nos employés ou dans nos lieux de travail » assure Carolyn Reidy.

 

Dans la suite de son courrier, dévoilé par BuzzFeed News, la PDG de Simon & Schuster persiste et signe : le livre de Milo Yiannopoulos sera « un examen de fond de sujets comme le politiquement correct et la liberté d'expression, des sujets qui sont déjà largement débattus et discutés dans les médias mainstream et alternatifs, dans les campus et les écoles du pays ». Pour appuyer la défense de la lignée éditoriale de Treshold, Reidy souligne que le choix de la maison a été fait « en toute indépendance » et qu'il correspond à sa cible éditoriale, « conservatrice ».

 

« Dès lors que Treshold a fait une offre à M. Yiannopoulos, notre rôle en tant qu'éditeur est de travailler avec lui pour produire le livre qu'il a envisagé avec nos équipes, et qui correspondra aux standards que nous avons établis », assure Carolyn Reidy. En somme, le groupe soutient sa maison en invoquant la liberté d'expression et le débat d'idées, une défense qui a fait polémique au début du mois de janvier et n'a pas convaincu tout le monde.

 

« Milo a le droit de dire ce qu'il veut » (Roxane Gay)

 

Roxane Gay, une fois sa décision rendue publique, a précisé les éléments qui l'avaient amené à retirer son livre des publications à venir de Simon & Schuster. « Pour être claire une bonne fois pour toutes, il ne s'agit pas de censure. Milo a le droit de dire ce qu'il veut, quand bien même de nombreuses personnes et moi-même jugeons ses propos offensants. Il n'a pas le droit d'avoir un livre publié par un éditeur qui a pignon sur rue, mais, bizarrement, par un curieux retournement des choses, on lui accorde ce privilège », souligne Roxane Gay auprès de BuzzFeed News.

 

« Je suis assez à l'aise économiquement pour prendre cette décision [de retirer son livre]. Je suis consciente que d'autres auteurs ne le sont pas et je comprends tout à fait cette situation », a précisé l'auteure de Bad Feminist.

 

Sollicitée pour une intervention devant les libraires américains de l'American Booksellers Association ce samedi 28 janvier, Roxane Gay n'a pas commenté plus avant l'affaire, mais a appelé chacun à « faire de la politique quelque chose de personnel », rapporte Publishers Weekly. C'est bien par fidélité à ses idéaux que Gay renonce à publier son livre aux côtés de celui de Yiannopoulos : ce dernier s'est attaqué, pêle-mêle, aux personnes transgenres, aux immigrés, à des militantes féministes ou à des Afro-Américains, comme l'actrice Leslie Jones au moment de la sortie du film Ghostbusters, version 2016.

 

En décembre dernier, invité à s'exprimer à l'université du Wisconsin, à Milwaukee, Milo Yiannopoulos a ainsi affiché l'image d'une étudiante transgenre dans la salle, devant son auditoire. Il l'a ensuite utilisée dans un parallèle entre « la façon dont les hommes se frayaient un chemin dans les toilettes des filles » et « celle utilisée par les libéraux pour s'immiscer là où ils n'ont pas leur place ».

 

On retrouve là le ton qui a fait la fortune de Yiannopoulos, notamment sur les réseaux sociaux : une farouche haine envers les partis politiques classés à gauche, de la provocation à tout va et un comportement identifié à du harcèlement, notamment lors de l'affaire dite du Gamergate, en 2014. Yiannopoulos avait alors utilisé les réseaux sociaux pour harceler des utilisateurs et diffuser des messages sexistes et anti-féministes, sous couvert de participer aux débats. Le réseau social Twitter l'a banni à plusieurs reprises pour ses propos, mais Yiannopoulos exulte à chaque fois un peu plus, cette réaction prouvant selon lui que son discours dérange.

 

Pour conclure sa démonstration à l'université, Yiannopoulos avait alors qualifié l'étudiante de « travelo » — « quelque chose qu'on ne peut plus dire », avec lequel il pourrait « presque coucher »... Autant dire que l'écriture d'un livre sans discours de haine sera délicate.

 

On pourrait s'interroger sur ce qui pousse une université à inviter Yiannopoulos à s'exprimer : quand Donald Trump donne son avis sur le sujet, c'est pour menacer une autre université, celle de Berkeley, de coupes budgétaires pour avoir annulé une intervention de Yiannopoulos...

 

 


 

 

Quelques précédents français suicidaires...

 

L'affaire n'est pas sans rappeler la publication du livre d'Éric Zemmour par les éditions Albin Michel : « Être l’éditeur d’Éric Zemmour, c’est lourd à porter. Il faut un certain courage », soulignait en octobre dernier Francis Esménard, PDG d'Albin Michel. Lui aussi se plaignait d'une « dictature de la bien-pensance » menée par « une certaine intelligentsia de gauche ».

 

« Je crois que les ouvrages dont nous parlons sont en phase avec le pays et, s’ils ont tant de succès, c’est que les lecteurs, plutôt que d’y chercher des révélations, se sentent confortés d’y trouver et d’y lire ce qu’ils ont envie d’y trouver et d’y lire », ajoutait le patron de la maison face à la polémique d'une publicité nauséabonde pour les livres d'Éric Zemmour. Autrement dit, l'économie peut aussi être du côté de la liberté d'expression.