MO3T, c'est terminé : Orange abandonne le “hub” de la librairie

Antoine Oury - 22.02.2016

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Au cœur de l'été 2012, le gouvernement français dévoilait son arme secrète pour contrer Amazon, Apple, Google et consorts sur le marché du livre numérique. Le Commissariat Général à l'Investissement annonçait alors 3 millions débloqués et investis dans un projet industriel répondant au doux nom de MO3T, chapeauté par Orange et destiné à rassembler les opérateurs téléphoniques SFR, Bouygues, mais aussi les éditeurs et les libraires français. Le développement fut long, un prototype semblait finalisé, mais MO3T est désormais mort-né.

 

Illustration extraite de la présentation de MO3T

 

 

L'acronyme MO3T correspondait à « Modèle Ouvert 3 Tiers » : dès la dénomination, Orange cherchait à mettre en avant l'interopérabilité, censée être au cœur du système mis en place par l'opérateur. En 2012, l'idée d'un “hub”, une plateforme capable de gérer les achats dans différentes librairies, physique ou numérique, ainsi qu'un stockage dans le cloud, avait quelque chose de novateur : aujourd'hui, le consortium allemand Tolino semble bien avoir réussi là où l'initiative française n'est pas parvenue à se concrétiser.

 

En effet, plusieurs sources nous ont dévoilé que le projet était définitivement classé sans suite chez Orange, information confirmée par l'opérateur. « Chez Orange, nous avons toujours dit qu'il fallait que l'ensemble des opérateurs s'engage, et certains acteurs n'ont pas suivi. Le logiciel a été développé avec succès, mais pour lancer les choses commercialement, il était nécessaire que l'ensemble des acteurs soit présent » nous explique-t-on du côté de l'opérateur. Nous avons tenté de joindre Pierre Geslot, responsable du projet, qui n'a pas donné suite à nos sollicitations.

 

Le Syndicat de la Librairie Française, qui suivait avec intérêt les développements depuis 2012, commente ainsi l'abandon du projet : « [L]’arrêt de MO3T est un choix d’Orange que nous regrettons, mais qui relève de sa responsabilité », souligne Guillaume Husson, délégué général du Syndicat de la Librairie Française. « Je rappelle que plusieurs centaines de libraires sont d’ores et déjà regroupés sur deux plateformes principales, leslibraires.fr et ePagine. L’idée n’est donc pas de créer une nouvelle plateforme, mais d’étudier avec les deux existantes la mise en place d’un dispositif de modèle ouvert offrant la même fluidité, la même interopérabilité et la même qualité d’expérience client que celles qui étaient prévues pour MO3T. »

 

Le développement chaotique, la frilosité des éditeurs

 

Pour les premiers pas de MO3T, on annonçait les présences de France Télécom, mais aussi de SFR et Bouygues, qui devaient s'associer aux éditeurs de la structure Eden Livres (Gallimard, Flammarion et La Martinière) et Editis ainsi qu'à la Procure ou à la Fnac. En 2012, déjà, Hachette était exclu de l'opération, ce qui explique peut-être la frilosité de la plupart des éditeurs.

 

Si le tout fut d'abord présenté comme un moyen de concurrencer Amazon et Google, on précisait par la suite que ces acteurs auraient pu être... intégrés dans MO3T. « En aucun cas, nous n'avons pour intention de nous lancer contre Amazon, Google, ou qui que ce soit. Ce serait même le contraire : à terme, notre intention est d'être en mesure d'intégrer ces acteurs à l'écosystème que nous allons mettre en place. MO3T n'a pas vocation à rivaliser avec eux. Ni même avec la plateforme The Ebook Alternative de Decitre. En fait, nous aurions même vocation à travailler ensemble à l'avenir » nous expliquait David Lacombled, qui pilotait à l'époque le projet.

 

Ambition ou folie douce, relire ces déclarations aujourd'hui ne manque pas de faire sourire, en imaginant Amazon participer à un modèle ouvert à la française...

 

MO3T devait également gérer les achats des bibliothèques, et avait même été présenté à des acteurs à l'international. Dès 2012, Hachette, qui n'était donc pas partie prenante dans les négociations, qualifiait le projet de « flou » dès 2012, et il faut admettre que le développement du “hub” n'a jamais été très clair : fin 2013, ActuaLitté détaillait le mode de fonctionnement de MO3T, finalement basé sur des licences d'utilisation accordées aux clients.

 

Autrement dit, loin de se débarrasser des DRM pour un environnement ouvert, MO3T les plaçait au centre de son offre à destination des éditeurs, en leur promettant un contrôle total sur les achats de licences des lecteurs. Un nouvel acteur privé, Newco, venait d'ailleurs de rejoindre le consortium, avec la mission de gérer les droits et licences accordés.

 

Un proche du développement de MO3T déplore d'ailleurs « des luttes internes » chez Orange, qui auraient freiné le développement du projet, par ailleurs « chapeauté par des gens qui connaissent parfois mal l'ebook, et qui sont souvent remplacés par d'autres dans une si grande structure. Tous les 6 mois, il fallait tout réexpliquer à ce nouvel interlocuteur. »

 

Outre ce développement difficile, il semblerait que les éditeurs aient fait le dos rond, ce qui n'est pas bien étonnant : « C'est un projet très collégial, qui veut réunir 'les corps de métiers'. Mais nous ne travaillons pas dans le bâtiment. Tout cela relève d'une initiative de société privée, Orange, et nous sommes une autre société privée. À ce titre, nous n'avons pas vocation à créer une grande famille. Il y a des limites à la coopération, ce qui nous pousse à nous tenir à l'égard, avec réserve », analysait encore Hachette, décidément peu motivé par MO3T.

 

Le partage des données, l'autorisation accordée à d'autres de gérer des fichiers et surtout des licences d'utilisations... Sans aucun doute, ces conditions auront refroidi les éditeurs, et même certains libraires, sans aucun doute, qui n'ont pas attendu Orange pour développer leurs propres solutions.

 

L'avenir sans MO3T

 

En juin 2015, à l’occasion des Rencontres nationales de la librairie, Matthieu de Montchalin, président du SLF, avait interpellé Stéphane Richard, PDG d’Orange, pour qu’il annonce clairement si MO3T entrerait dans la phase de « production industrielle » promise pour... 2013. « Il faut qu’à la rentrée de septembre, le groupe Orange donne une réponse claire sur le projet MO3T, oui ou non. Nous avons tous les atouts en main, et je lance un appel à Stéphane Richard : dites-nous si le groupe Orange va au bout de son projet MO3T : les libraires seront à vos côtés si c’est le cas, parce qu’il s’agit d’un excellent projet. »

 

La réponse n’est jamais venue (en mars 2015, Orange soutenait encore que tout allait bien) elle n’en est pas moins claire... Pour le logiciel développé, il reste vraisemblablement propriété d’Orange, qui n’a pas su — ou voulu — nous préciser si les autres acteurs impliqués dans le développement de MO3T pourront en profiter.

 

La possibilité de s’associer au consortium Tolino avait été évoquée par le SLF, mais elle ne semble pas vouée à aboutir, pour le moment du moins : « Nous avons des contacts réguliers avec Tolino, mais leur entrée sur le marché français n’est pas d’actualité à ce jour et leurs conditions économiques sont, telles que présentées à ce jour, moins avantageuses », explique le SLF

 

« Maintenant c’est le nom à ne plus prononcer. Tout le monde est maintenant furieux contre ce truc-là. Dommage, c’était un beau projet », commente encore un autre acteur impliqué dans MO3T. Le contribuable peut aussi être furieux : 3 millions € d’argent public, au moins, ont été investis dans ce projet qui n’aura jamais vu le jour.