Moacyr Scliar, le plagiat et les fauves, cette "étonnante affaire"

Claire Darfeuille - 27.02.2014

Edition - International - Moacyr Scliar - Max et les Fauves - Histoire de Pi


Le 27 février 2011 décédait le « Maître de la littérature nationale et latino-américaine » selon la Présidente du Brésil Dilma Roussef. Le plagiat soupçonné de son livre Max et les fauves, dont Yann Martel s'est inspiré pour écrire l'Histoire de Pi, avait suscité une vaste polémique en 2002. Dans une réédition de son livre parue après le scandale, Moacyr Scliar consacrait une postface à ce qu'il qualifiait, avec plus de surprise que de courroux, d' « étonnante affaire ».

 

 

Imortal

Arlise Cardoso, CC BY 2.0

 

 

Quand je voyais les gens faire la queue pour aller voir le film l'Odyssée de Pi, j'avais envie de leur crier « Lisez le livre ! »,  raconte Jean-Marie Ozanne, directeur de la maison d'édition Folies d'encre qui a réédité, dans une nouvelle traduction de Philippe Poncet, Max et les fauves en 2009. L'histoire de Pi, pour laquelle Yann Martel a reçu le prestigieux prix Booker de fiction en 2002, paraît de son côté en anglais en 2001. C'est par un appel d'une correspondante du journal Globo que Moacyr Scliar est pour la première fois alerté d'un possible plagiat de son livre traduit sous le titre Max and the cats aux Etats-Unis en 1981.

 

« Je me sentis gonflé d'orgueil à l'idée que quelqu'un d'autre ait pu s'intéresser à un texte qui m'avait procuré autant de réconfort » raconte l'écrivain dans la postface, mais il fut aussi troublé que Yann Martel prétende avoir eu ce qu'il nomme l'« étincelle de vie », c'est à dire l'idée de son roman, en lisant une critique de Max and the cats par John Updike dans le New York Times… Article qui n'a jamais existé. Alimentée par la presse, la polémique s'amplifia au point de dépasser la simple controverse littéraire. Un article d'un journal canadien intitulé « Nouvel épisode de la rage d'une nation (le Brésil) contre le Canada », sous titré « Beef, Bombardier, Books » mélangeait ainsi le contentieux sur le livre à l'embargo sur les viandes brésiliennes et à la concurrence des deux pays sur le marché des avions !

  

« Cela l'amusait beaucoup », confie Jean-Maris Ozanne, qui a maintes fois rencontré Moacyr Scliar, « un homme délicieux », lequel s'est refusé à toute poursuite judiciaire et a préféré utiliser le prétexte de ce qu'il appelait un « incident » pour développer dans sa postface une réflexion sur le narcissisme de notre époque. On l'y sent plus attristé du manque d'élégance de l'auteur canadien qui « aurait pu lui demander de souscrire à son intention », qu'opposé à l'utilisation de son idée. « S'inspirer d'une idée littéraire n'a rien de commun avec une forme de piratage », estime-t-il, avant de féliciter Yann Martel pour sa « narration excellente, pleine d'humour et d'imagination » autour de la même figure d'un personnage confronté à la cohabitation avec un félin dans un canot.

 

Une charge contre l'autoritarisme et le fascisme

 

« Le roman de Yann Martel est un très bon livre, mais le contenu politique de Max et les fauves disparaît totalement », explique Jean-Marie Ozanne qui a tôt eu l'intuition que la traduction anglaise édulcorait la puissante charge de l'original contre l'autoritarisme et sa forme suprême, le fascisme. « Un chat  n'est pas un dangereux prédateur », s'amuse-t-il, rappelant que nombre des écrits de Moacyr Scliar livrent des éléments de sa propre histoire familiale, celle de juifs russes exilés au Brésil à la fin du XIXe siècle.

 

 

 

 

« De tout temps et quelles que soient les circonstances, Max a eu maille a partir avec les fauves », ainsi débute le roman et comment pourrait-il en être autrement pour le fils d'un fourreur juif, contraint de fuir Berlin dans les années 30, à bord du paquebot Germania voué à faire naufrage… « Le jaguar, pour moi, est une métaphore du pouvoir absolu et irrationnel, comme ce fut le cas du nazisme, par exemple. Ou encore, à une échelle bien inférieure, celui de la dictature militaire qui s'installa au pouvoir en 1964 », confie Moacyr Sceliar dans la postface.

 

Dans son blog, l'écrivain et traducteur Claro, revient sur cette « étonnante affaire » constatant que « si l'histoire littéraire abonde en pillages et détournements, on est toutefois en droit de se demander si cette réalité historique peut faire l'économie d'un devoir de reconnaissance ». Nous lui empruntons -avec reconnaissance- sa conclusion : « Par sa discrétion, son refus du litige, Moacyr Scliar nous rappelle qu'un livre se nourrit de lectures autant que de lecteurs, et que sa force n'a guère besoin des griffes du plagiat ni des crocs du succès ».

 

Reste à espérer, à l'instar de Jean-Marie Ozanne, que le million et demi de spectateurs français du film L'Odyssée de Pi (605 millions de dollars de recettes mondiales*) seront tentés de découvrir le jaguar brésilien qui inspira le tigre canadien.

 

* Chiffres tirés du Box Office Mojo, fourni par le magazine le Film français