Mona Lisait : une offre de reprise qui déraille, des conditions contestées

Antoine Oury - 04.10.2013

Edition - Librairies - Mona Lisait - Yannick Burtin - CGT Commerce


En juin dernier, ActuaLitté révélait le redressement judiciaire de la chaîne de librairies Mona Lisait, qui propose des livres et beaux livres soldés par les éditeurs, sur Paris et en province. 3 offres de reprise avaient été déposées, toutes partielles, et peu satisfaisantes. Jusqu'à celle de Yannick Burtin, de la chaîne indépendante Le Merle Moqueur...

 

 

Mona Lisait à Paris

Librairie Mona Lisait, rue de Bazeilles, Paris

 

 

Yannick Burtin, libraire du Merle Moqueur, « travaillait à un plan d'investissement pour reprendre le contrôle de Boulevard du Jean, la société qui gère les librairies Mona Lisait », nous explique David Lacombe, principal collaborateur parisien de l'administrateur judiciaire au sein de l'étude AJ Associés. L'offre était viable, et surtout la seule à proposer une reprise de toutes les librairies du réseau.

 

Si bien que le mandat social de la société est repris par Yannick Burtin, qui devient ainsi dirigeant de la société Boulevard du Jean, et de toutes les librairies Mona Lisait qui y sont rattachées. « Pour lui, l'objectif était de redresser toutes les librairies du réseau, 11 exactement », poursuit David Lacombe. Pour ce faire, l'entrepreneur élabore un plan de redressement de l'entreprise qui doit passer notamment par une réduction des charges fixes et de la masse salariale. Il propose ainsi aux salariés une réduction de leur rémunération, ainsi que l'abandon du 13e mois

 

« Cela s'était plutôt bien passé avec les salariés : il y a eu des inquiétudes, des interrogations, ce qui est normal, car on ne renonce pas comme cela à une partie de son salaire », explique David Lacombe. Ayant eu vent de l'affaire, la branche Commerce de la CGT, et son secrétaire général Karl Ghazi, ont organisé une réunion avec les salariés et le dirigeant de la société, la semaine dernière.

 

Et cela ne s'est visiblement pas très bien passé : « Monsieur Burtin a été quelque peu chahuté par le syndicat », nous rapporte une source proche du dossier. En conséquence, il a décidé de renoncer à son projet, et de déposer sa démission, quelques jours après son entrée en fonction.

 

Yannick Burtin, de son côté, nous confirme « un échec dans les négociations avec le personnel, à propos d'une restructuration à mener, aussi bien en termes d'effectifs que de salaires ». Sur le volet capitalistique, la négociation avec les actionnaires avait abouti, tout comme des négociations individuelles auprès des salariés, pour lesquelles « une vraie relation de confiance » était nécessaire.

 

Mais la réunion avec la branche Commerce de la CGT aurait bien mis le coup d'arrêt à cette offre, l'organisation ne souhaitant pas que « les négociations soient menées de façon individuelle avec les salariés, mais sous la forme de négociations collectives avec les salariés, sous leur égide, ce que je ne voulais pas », termine avec regrets Yannick Burtin. « Peut-être que certaines librairies seront reprises, individuellement. »

 

« Nous avons été contraints de demander la liquidation judiciaire, avec une audience au tribunal le 9 octobre prochain », explique David Lacombe. « Parce que la rentabilité de la chaîne n'est pas suffisante, et la trésorerie est à bout de souffle. C'est une forte déception pour les salariés, les élus du personnel, mais aussi pour l'administrateur judiciaire que je représente, et le mandataire judiciaire. »

 

« Le libraire avait une expérience qui rassurait les salariés. Le sacrifice était complexe, évidemment, mais relevait d'un effort collectif », termine David Lacombe. Dans le cas où le tribunal prononcerait la liquidation judiciaire de la société, la semaine prochaine, la fermeture des boutiques serait effective le jour même.

 

Nous avons tenté de joindre la CGT Commerce, qui n'était pas disponible pour nous répondre.

 

Mise à jour 19h50 : 

 

Nous avons pu joindre Monsieur Karl Ghazi, secrétaire général de la CGT Commerce, qui nous a fourni son point de vue sur la situation. 

 

« Une déléguée CGT de l'entreprise, depuis quelques semaines que le Merle Moqueur avait précisé son offre, nous a signalé que le repreneur demandait aux salariés de les rencontrer en entretiens individuels, pour leur proposer une baisse de salaire de 30 %, ainsi qu'une renonciation à leur 13e mois », explique-t-il. C'est la raison pour laquelle la CGT est intervenue.

 

En effet, la CGT réclamait une vision globale du projet du Merle Moqueur : « Les salaires ne sont déjà pas très élevés pour la plupart des employés, et ces derniers avaient besoin d'une vision globale, transparente pour prendre leur décision. De plus, des négociations individuelles peuvent engendrer des inégalités entre salariés, selon leurs capacités de négociation », note encore le secrétaire général. 

 

En l'absence d'audit établi de la société, « tout le monde était dans le brouillard », et, le regard extérieur de la branche Commerce de la CGT intervenait pendant l'Assemblée générale pour analyser le business plan proposé aux salariés. Chiffre d'affaires, marges réalisables, et autres éléments prévisionnels étaient nécessaires, tandis que les prévisions sur 3 ans n'étaient pas disponibles.

 

La gestion de la chaîne de librairies révélait déjà d'autres anomalies : chaque libraire était considérée comme une société à elle seule, toute placée sous l'égide de Boulevard du Jean (comme le pantalon) : cela évite de dépasser la masse salariale de 50 personnes, donc d'outrepasser l'obligation de doter la société d'un comité d'entreprise et d'un expert-comptable, capable de mettre à disposition les véritables chiffres concernant celle-ci.

 

À la fin du printemps, une déléguée syndicale avait donc été nommée au sein de la structure, afin d'obtenir les chiffres nécessaires à la réflexion sur une reprise de la société : une demande au tribunal devait être déposée, et des lettres envoyées aux avocats de la structure Boulevard du Jean et du cabinet Gorins pour demander la nomination d'un expert-comptable. D'après Karl Ghazi, ces demandes sont restées sans suite.

 

Comme le note encore Karl Ghazi, « la baisse du chiffre d'affaires constatée au sein des librairies semblait relever d'un approvisionnement mal géré, et les clients n'y trouvaient plus ce qu'ils étaient venus chercher. Dans ces conditions, la baisse du CA était bien supérieure à celle que l'on peut observer pour celui du marché du livre dans sa globalité. » D'où la demande d'un audit, afin de déterminer si ces conditions de restructuration étaient bien nécessaires.

 

Au cours de la fameuse assemblée générale, donc, l'ambiance s'est rapidement réchauffée : le secrétaire CGT aurait interrogé Yannick Burtin sur le pourquoi des 30 % de baisse de salaires réclamés, alors que l'audit sur les chiffres de l'entreprise avait été mis à la disposition du libraire le matin même. « Il s'est montré extrêmement agressif », souligne encore Karl Ghazi, qui précise ne pas comprendre pourquoi cette simple demande a pu provoquer un abandon total d'un projet qui tenait visiblement à coeur à celui qui l'avait impulsé.