Monsieur Toussaint Louverture : « Les lecteurs qui me tournent le dos sont les plus intéressants »

Sophie Kloetzli - 11.07.2016

Edition - Les maisons - Éditions Monsieur Toussaint Louverture - Maison d'édition - Métier éditeur


Fondées il y a une dizaine d’années, les éditions Monsieur Toussaint Louverture se sont imposées grâce à leur forte personnalité et une belle dose d’honnêteté et d’humour. À la recherche de « livres tonitruants », elles s’intéressent aux marges de la littérature française, mais aussi et surtout étrangère. Le fondateur de la maison d’édition, Dominique Bordes, décrit les particularités de son activité d’éditeur. 

 

 

Les éditions Monsieur Toussaint Louverture ont vu le jour vers 2004, d’abord sous la forme d’une revue littéraire du même nom. Dominique Bordes y publiait de jeunes auteurs, avec déjà, en tête, le projet de se transformer. La revue était « un moyen d’entrer en librairie et de se faire une image de marque progressivement », explique-t-il.

 

Publier des « livres tonitruants »

 

Avec ce projet de faire de la littérature française, il publie avec succès un recueil de nouvelles de Julien Campredon intitulé Brûlons tous ces punks pour l’amour des elfes, réédité quatre ou cinq fois. Ensuite, faute de trouver les perles rares du côté des écrivains français, il se tourne vers la littérature étrangère.

 

Or, « la littérature qui m’intéressait profondément ne m’était pas accessible. J’ai donc dû chercher dans les marges », qu’il s’agisse d’écrivains oubliés ou inconnus. « J’ai une attirance pour les livres intemporels », ajoute-t-il. Par ailleurs, l’intérêt des écrivains étrangers est qu’ils ont souvent déjà fait leurs preuves dans leur pays.

 

Ce que l’on remarque immédiatement sur le site de Monsieur Toussaint Louverture, c’est la voix éditoriale, un peu décalée. « J’essaie d’entretenir un rapport d’honnêteté et de proximité avec les lecteurs », souligne-t-il. Une posture assez inhabituelle dans l’édition, certes, mais nécessaire pour « rencontrer des gens et leur proposer des choses étonnantes ». « Cette tonalité est particulière à la maison, et reconnaissable parmi les autres voix. C’est un vrai atout. Il faut tout faire pour choyer les lecteurs. Quand quelqu’un achète un bouquin, il achète aussi de la confiance. »

 

Parfois je me demande comment vous parler de certains livres qui m’ont ému de manière troublante. Ce sont ces œuvres tellement bouleversantes qu’on ne trouve pas les mots pour les définir. Leur lecture vous laisse flotter entre deux eaux, captif, et hébété face à tant d’émotions à la fois. lit-on sur le site de Monsieur Toussaint Louverture

 

Miser sur la qualité

 

Si la maison ne publie que trois livres par an, c’est parce qu’ils font tous l’objet d’un investissement très important. « Je veux que ça marche, je mets tous les moyens possibles pour le faire. Parfois, les services marketing disent qu’un livre est exceptionnel et puis au final, on a un truc assez moyen. Ce rapport à la qualité ne doit pas être biaisé par la voix éditoriale. J’essaie d’être le plus qualitatif possible et d’accorder mes violons quand je parle de mes bouquins. »

 

Comment partir à la chasse de ces talents oubliés ou inconnus ? En lisant la presse française et étrangère, et surtout « en allant jusqu’au bout de mes recherches », en se montrant très curieux. Et ce ne sont pas les découvertes qui manquent. « Il est plus difficile de se retenir d’en faire cinquante que d’en faire trois et bien », s’amuse l’éditeur. Une tendance qui va à contre-courant de l’écosystème actuel, qui pousse les éditeurs à produire sans cesse. Or, « les livres prennent du temps à lire et à faire : s’ils se succèdent sans arrêt, la hiérarchie est difficile à établir. C’est à nous de montrer l’exemple. »

 

La qualité ne s’arrête pas au texte : l’apparence du livre est tout aussi primordiale. « Je fais mon possible pour que ça soit marquant : l’expérience littéraire doit être complète et sensorielle. J’aime travailler les matières. » L’éditeur fait appel à de nombreux illustrateurs pour réaliser ses couvertures, toutes uniques. Plus le livre est un objet abouti, plus l’imprégnation sur le lecteur est forte...

 

Soigner la traduction 

 

S’attaquer à des écrivains étrangers implique un travail de traduction conséquent. L’idéal, c’est que le lecteur français ait la même perception de l’œuvre et la même expérience de lecture qu’aura eues le lecteur de langue originale du même livre. Le processus de traduction et d’adaptation doit être extrêmement maîtrisé, du choix du traducteur à la post-traduction et au choix du titre.

 

« Un homme seul ne peut pas traduire une œuvre », souligne Dominique Bordes, du moins difficilement et à condition d’avoir un talent hors du commun. De plus, la situation de précarité des traducteurs les contraint parfois à consacrer moins de temps sur chaque texte... D’où l’importance de veiller à ce que leur temps et leur travail soient bien récompensés, et à y mettre le prix. 

 

Séduire le public

 

Face à un public « extrêmement volatile », il faut faire preuve de générosité pour attirer son attention. L’offre éditoriale est « énorme », et « en face, les autres livres sont des adversaires. » D’autant plus qu’il y a « toutes sortes d’autres armées sur-le-champ de bataille du divertissement. La lecture est pour moi le plus puissant des divertissements qui existe, mais elle n’est pas assez valorisée dans notre société... » 

 

Attirer le lecteur constitue un réel défi, que l’éditeur de Monsieur Toussaint Louverture relève avec plaisir. « Les lecteurs qui me tournent le dos sont les plus intéressants. Je suis prêt à tout pour les toucher » : publicité, marketing, newsletter, travail avec les libraires, avec son diffuseur-distributeur (Harmonia Mundi), avec la presse, ou encore via l’achat d’espaces publicitaires. L’éditeur vend même des t-shirts sur sa boutique. « Un livre ne se fait pas tout seul, il faut une dynamique presque militaire derrière chaque livre... »

 

Le défi est d’autant plus grand que Dominique Bordes est seul sur-le-champ de bataille — ou presque : il travaille avec des free-lances, des bénévoles, mais aussi des compères qui ne travaillent pas forcément dans le milieu de l'édition. Tous les conseils sont bons à prendre.

 

Quoiqu’il en soit, les éditions Monsieur Toussaint Louverture ont attiré l’attention des auteurs. Sur son site, l’éditeur avoue être dépassé par les quantités de manuscrits reçus : « Nous avons, à l'heure actuelle, encore 1452 romans, recueils de nouvelles et autres à lire. Nous vous préviendrons quand nous pourrons à nouveau en recevoir. Toutes nos excuses. »

 

En plus de la gestion de Monsieur Toussaint Louverture, Dominique Bordes enseigne l’édition à l’IUT de Bordeaux. Comprendre comment fonctionne l’édition est indispensable pour exercer une activité éditoriale. Dans l’édition, « on ne peut pas bosser à l’intuition ou au feeling. Il faut former un maximum de monde : plus les livres seront aboutis, mieux ils se vendront. »