Montchalin et Sauramps : le coup de bluff démasqué

Nicolas Gary - 18.03.2017

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DÉCRYPTAGE – « Ceci constitue mon prédossier de reprise de la librairie Sauramps. » Cela débutait comme un Évangile : chacun pouvait craindre que le dossier de reprise porté par Matthieu de Montchalin, patron de l’Armitière (Rouen) se conclue par l’Apocalypse. 

 

Rencontres nationales de la librairie 2015 - Lille

Matthieu de Montchalin - ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

Quand Matthieu de Montchalin s’est immiscé dans la reprise du groupe de librairies, c’était, de son propre aveu, avec les seuls « outils professionnels », pour en assurer le financement. Dans un entretien-confession à Livres Hebdo, il intervenait finalement. Mais cette interview a semé le trouble. Il assurait en effet qu’au 27 février, il n’avait « mobilisé les assurances de financement que pour 3,6 millions d’euros ». Comment, avec une pareille somme, le projet a pu être rejeté par le tribunal de commerce ? 

 

Le journal "défauts" monnayeurs ?

 

Deux reflexions se posent. D’abord, trois jours avant que le tribunal ne rejette définitivement le dossier de Montchalin, les actionnaires ont sollicité contre toute attente l’autre repreneur, Benoît Bougerol. Son offre était étayée par des preuves de financement tangibles, à la hauteur de 2,4 millions €. Et ce, alors que deux des trois actionnaires avaient originellement opté pour l’offre de Montchalin : a-t-on lâché la proie pour l’ombre ? 

 

Le courrier désespéré des actionnaires ne démontre-t-il pas que les 3,6 millions € de financement évoqués par Montchalin... n’existaient pas, parce que les preuves dudit financement manquaient ?

 

Ensuite, le tribunal de commerce de Montpellier s’est-il montré cupide au point de considérer qu’il s’agissait là d’une somme insuffisante ? Le juge n’examine en effet pas le projet « éditorial » du repreneur qui se présente : il évalue la solidité du financement que ce dernier soumet. En refusant le dossier, le juge n’a dit pas autre chose : le projet n’était économiquement pas viable.

 

C'est que la lettre d’intention présentée ne vaut pas évidence de fonds. Les « outils professionnels » sollicités pour le financement de la reprise ne sont pas des garanties : tout découle de l’examen du dossier par le CNL et l’Adelc. Cette dernière avait imposé des clauses suspensives sur les 600.000 € qu'évoquait Matthieu de Montchalin. Benoît Bougerol garantissait, lui, 800.000 € de fonds immédiatement utilisables.

 

Difficile de se prévaloir d’une somme, dans le cas de clauses suspensives : les courriers évoqués ne pouvaient s'interpréter comme des accords de financement ni, a fortiori, des évidences de fonds. De même, le budget prévu pour les travaux n’était qu’un des pôles à financer parmi d’autres : sa seule absence n’aurait su mettre en péril la reprise de l’entreprise. Le manque de liquidités immédiates, oui.

 

"Ne manquait que le financement", donc l'argent ?

 

Conclusion : si ces 3,6 millions € ont existé, il faut croire que ni les actionnaires ni le tribunal de commerce ne les ont vus. Un montant qui ne se cache pourtant pas sous le sabot d’un cheval.

 

« Je n’étais donc pas au niveau de ce qu’attendait le tribunal, notamment eu égard à la situation de la librairie dépeinte par un audit réalisé en février », explique Matthieu de Montchalin, dans l’entretien à Livres Hebdo. « Ne manquait plus que le financement », ajoute-t-il plus loin. Où était alors l’argent ? Refuser d’admettre qu’il y a eu un échec revient à oublier que les mots ont un sens – crime de lèse-majesté, en librairie...

 

Au terme du mandat ad hoc, le repreneur aurait eu à honorer les dettes de l'entreprise, sans aucun délai. Des sommes nécessaires, qui n’auraient pas pu être conditionnées au délai de versement d’aides du CNL ni de l’Adelc. Ici, comme ailleurs, le bât blesse : il fallait du cash, à injecter tout de suite. Seul l’un des deux repreneurs apportait les garanties de ces sommes nécessaires.

 

Le mandat ad hoc a permis à l’entreprise de poursuivre son activité dans des conditions plus favorables, tout en la protégeant. Mais au terme du mandat, la cessation de paiement a été instantanée.

 

Les faits alternatifs, ou l’excès d'enthousiasme

 

Quant aux différentes questions, posées par le comité d’entreprise, auxquelles il n’a jamais pris le temps de répondre, c’est après la décision du tribunal qu’il comptait leur apporter les précisions. Oubliait-il qu’il n’avait pas obtenu l’accord de l’avis consultatif des représentants du personnel ? Ces derniers avaient en effet réservé leur décision ni favorable ni défavorable... justement dans l’attente de la production de documents explicatifs.

 

Or, le 28 janvier, Matthieu de Montchalin publiait sur sa page Facebook « C’est officiel ! Enfin. », relayant un article des Échos, affirmant ainsi qu’il est désormais le propriétaire. Pourquoi ? « Parce que ce n’était pas faux et que j’en étais persuadé à ce moment-là. [...] Mais j’ai sans doute fait preuve de trop d’enthousiasme. » Il en allait de même avec l'annonce de la vente faite sur une télévision locale, avec le PDG, Jean-Marie Sevestre, fin janvier : clairement prématurée.

 

Faut-il être enthousiaste, pour affirmer que la cession est effective, alors qu’elle ne l’était pas du tout – loin de là ! Serait-on confronté à l’un de ces multiples exemples de « faits alternatifs » ? Un peu comme de lire que « tous les autres candidats repreneurs avaient jeté l’éponge ». Benoît Bougerol avait au contraire dénoncé le comportement de deux des trois actionnaires, qui avec Matthieu de Montchalin avaient « instrumentalisé la vente ». Plutôt qu’une éponge jetée, c’est plutôt un gant, et au visage. 

 

Ce fameux enthousiasme aura conduit à écarter un repreneur susceptible de préserver l’entreprise.

 

Si l’avenir des salariés était une priorité, il est grand temps de clore ce dossier. Aujourd’hui, une procédure de redressement judiciaire est lancée, il serait profitable pour chacun que soient communiquées les preuves de tout ce que le repreneur avançait. Et permettre ainsi de comprendre quel avenir était véritablement proposé.

 

Ou quelle absence d’avenir...