Mort du poète Yves Bonnefoy : générosité et acuité

Cécile Mazin - 02.07.2016

Edition - Société - mort Yves Bonnefoy - poète Yves Bonnefoy - poésie Yves Bonnefoy


Toujours figurant dans les pronostics du Prix Nobel de Littérature, Yves Bonnefoy fut l’un des poètes les plus féconds. Décdé à l’âge de 93 ans, il se tenait à l’écart des projecteurs, nourrissant cependant une œuvre de poésie ciselée. Et comble, il comptait parmi les best-sellers de la collection Poésie/Gallimard – presque autant que les Éluard, Aragon, Ponge, Char ou Desnos. Bonnefoy, étonnant.

 

 

 

Poète, mais aussi critique et traducteurs, Yves Bonnefoy sera, adolescent, nourri par le surréalisme de Breton et des autres – y compris des tableaux et collages de Max Ernst. Mais il ne se laissera pas happer par « les rets de l’écriture surréaliste », sans pour autant en négliger l’énergie fantastique qu’elle contenait. Lui cherchera plutôt une présence tout en recherchant des éléments de correspondances. 

 

Probablement ses études de mathématiques qui rejaillirent. Ou bien l’étude de l’histoire de la philosophie, avec Gaston Bachelard en enseignant et Jean Hyppolite. 

 

Auteur, Yves Bonnefoy fit paraître une centaine de livres, dont certains furent traduits en une trentaine de langues. Traducteur, il s’attaque à Shakespeare, mais également Yeats, ou encore Pétrarque et Georges Seferis. De ce fait, il reste un auteur au public de passionnés. Élu au Collège de France en 1981, il y enseigne à la chaire d’Études comparées de la fonction poétique jusqu’en 1993. 

 

Il fit paraître son premier recueil à 30 ans, Du mouvement et de l’immobilité de Douve, au Mercure de France. Le texte être à contre-courant des tendances – nous sommes en 1953, 

 

Que ce soit le prix Claude Vigée ou la consécration à la Foire du livre de Guadalajara en 2013, Yves Bonnefoy restera comme une figure poétique majeure du XXe siècle. Il fut d’ailleurs le premier français à recevoir prix de littérature en langues romanes de la Foire internationale du livre (FIL) de Guadalajara. Pour le jury, le poète incarnait « un témoin des expériences humaines du 20e siècle, auxquelles il se confronte avec la générosité et l’acuité de sa production critique et poétique, dans lesquelles il peut concilier la tradition et le présent ».

 

Lucy Vines / Mercure de France

 

 

Il reçut également le Grand Prix de poésie de l’Académie en 81, celui du Goncourt, six ans plus tard. Avec Adonis, Yves Bonnefoy avait reçu le Grand Prix de la Poésie Janus Pannonius en 2014.

 

Le Mercure de France vient de publier Ensemble encore, suivi de Perambulans in noctem, début mai. En voici un extait, évocateur : 

 

Mes proches, je vous lègue

La certitude inquiète dont j’ai vécu,

Cette eau sombre trouée des reflets d’un or.

Car, oui, tout ne fut pas un rêve, n’est-ce pas ?

Mon amie, nous unîmes bien nos mains confiantes,

Nous avons bien dormi de vrais sommeils,

Et le soir, ç’avait bien été ces deux nuées

Qui s’étreignaient, en paix, dans le ciel clair.

Le ciel est beau, le soir, c’est à cause de nous.

 

Mes amis, mes aimées,

Je vous lègue les dons que vous me fîtes,

Cette terre proche du ciel, unie à lui

Par ces mains innombrables, l’horizon.

Je vous lègue le feu que nous regardions

Brûler dans la fumée des feuilles sèches

Qu’un jardinier de l’invisible avait poussées

Contre un des murs de la maison perdue.

Je vous lègue ces eaux qui semblent dire

Au creux, dans l’invisible, du ravin

Qu’est oracle le rien qu’elles charrient

Et promesse l’oracle. Je vous lègue

Avec son peu de braise

Cette cendre entassée dans l’âtre éteint,

Je vous lègue la déchirure des rideaux,

Les fenêtres qui battent,

L’oiseau qui resta pris dans la maison fermée.

 

Qu’ai-je à léguer ? Ce que j’ai désiré,

La pierre chaude d’un seuil sous le pied nu,

L’été debout, en ses ondées soudaines,

Le dieu en nous que nous n’aurons pas eu.

J’ai à léguer quelques photographies,

Sur l’une d’elles,

Tu passes près d’une statue qui fut,

Jeune femme avec son enfant rentrant riante

Dans l’averse soudaine de ce jour-là,

Notre signe mutuel de reconnaissance

Et, dans la maison vide, notre bien

Qui reste auprès de nous, à présent, dans l’attente

De notre besoin d’elle au dernier jour.