"N'attendons pas que les mathématiciens aient défini le Beau" (J. Lang)

Nicolas Gary - 16.09.2014

Edition - Economie - Jack Lang - patrimoine préservation - laideur quotidienne


À l'origine même des Journées portes ouvertes dans les monuments historiques français, qui se sont par la suite muées en Journées du Patrimoine et Journées Européennes du Patrimoine, Jack Lang publiera le 18 septembre un ouvrage, Ouvrons les yeux ! La nouvelle bataille du patrimoine. Un texte court, qui pose plusieurs questions autour de notions pourtant essentielles : le service public et le patrimoine. 

 

 

Jack Lang - Gay Pride 2008
looking4poetry, CC BY NC ND 2.0

 

 

Le contraste saisira tout observateur : d'un côté, l'exaltation, l'admiration même, pour le patrimoine protégé, « quand de l'autre, on ne ressent qu'indifférence pour ce qui, dans un sens très large, pourrait être appelé patrimoine de demain ». Une notion qui déborde largement des cadres, et « touche à l'art de vivre, à l'harmonie urbaine, celle des villages. De fait, ce livre parle de cette indifférence pour les paysages urbains ». 

 

Et pour lui rendre justice, « il nous faut ouvrir une nouvelle page dans les politiques publiques », insiste l'ancien ministre. « La bataille pour la sauvegarde du patrimoine n'est pas entièrement gagnée : les crédits pour la restauration ont connu de fortes diminutions. Mais au moins la reconnaissance de la valeur esthétique des monuments, des lieux, est, elle, couronnée de succès. » Reste alors à combattre « cette accoutumance à la laideur, qui ne peut passer que par une prise de conscience collective ».

 

Cela signifierait tout d'abord, de la part des pouvoirs publics, « qu'ils aient une claire conscience de ces questions. Et par la suite, que l'on puisse réunir, sous un pôle unique – qui pourrait être le ministère de la Culture – les différents acteurs engagés dans l'urbanisme, le paysage, les zones protégées.... Tenter d'échafauder une politique nationale cohérente ». Avec, bien entendu, « comme clef de ce réveil, ou plutôt, de cet éveil, la capacité à sensibiliser, dans les écoles, les élèves ». 

 

Comprendre : renouer avec l'initiative impulsée avec Catherine Tasca, de faire cohabiter, dans les écoles, art et culture. Un ouvrage, rédigé par Pascale Limonde avait été publié aux éditions Gallimard en 2002 sur le sujet Les arts à l'école : le plan de Jack Lang et Catherine Tasca. En décembre 2000, tous deux avaient lancé un plan quinquennal allant dans le sens d'une présence de l'éducation artistique est culturelle. 

 

Ce plan avait été complété le 14 janvier 2002 par la signature d'un protocole d'accord sur les arts et la culture dans l'enseignement supérieur entre le ministère de la Culture et de la Communication et le ministère de l'Éducation nationale.

 

L'EAC, dont on se souvient qu'il faisait partie des axes prioritaires dans la politique de la précédente ministre de la Culture. « Certainement, Aurélie Filippetti a tenté de poursuivre dans cette voie, et l'a souhaité de bonne foi, se heurtant simplement aux réticences de l'Éducation nationale. Catherine et moi l'avions compris : l'unique opportunité qui s'offre est de voir les deux ministères collaborer ensemble. »

 

"Il ne faut pas s'empêcher d'aller de l'avant ni brider, par un protectionnisme trop forcé, toute créativité. Mais avant tout, n'attendons pas que les mathématiciens soient parvenus à définir, à la virgule près, ce qu'est le Beau"

 

Aujourd'hui, la bataille pour le patrimoine est encore entière, et doit être menée le plus largement possible. Ainsi, le cas de la librairie Delamain, dont le bail doit être revu par les propriétaires qataris, qui détiennent l'Hôtel du Louvre, où se trouve l'établissement. « C'est malheureusement un très bon exemple, et que nous avons déjà connu et vécu, que ce danger pour les librairies. Cela montre que le sujet du patrimoine peut s'aborder à travers 1000 et 1 questions dans notre vie quotidienne. Nous avons, à cet égard, besoin de mesures de protection renforcées pour les librairies. »

 

Et de prendre l'exemple des théâtres et des lieux de spectacles, prémunis contre toute attaque. Ces derniers ne peuvent en effet pas être utilisés à d'autres fins que celle pour laquelle ils ont été bâtis. « Si nous les avions laissés de côté, beaucoup auraient plus souffert encore. Et d'autres sont menacés, bien entendu, à l'image des librairies. À tout cela, il faut porter un coup d'arrêt intransigeant. »

 

Parce que cette notion de Patrimoine est intrinsèquement liée à celle du service public, et de la défense du territoire, Jack Lang évoque un discours prêté par l'historien grec Thyucydide à Périclès, chef des armées athéniennes contre Sparte. « L'historien faisait parler le chef de guerre, pour exalter la démocratie athénienne, mais également la beauté de la cité grecque, autant que la fierté collective qui émanait de ces lieux. Ce sont là les ferments de notre énergie, que la préservation d'un ensemble qui est tout à la fois une force, et une source d'énergie, comme pour les soldats grecs. »

 

« Le Beau est, bien entendu, une notion toute relative, mais à un temps donné, le sentiment qu'il inspire peut être partagé. » Et d'évoquer, les mots qu'une poétesse portugaise avait eus, parlant de la révolution des Oeillets. « Elle me disait qu'en cette époque, les pauvres avaient été plus appauvris encore. Et pire : qu'avant ce coup d'État, les gens avaient été privés de leur droit même à la beauté, parce que leurs villes avaient été défigurées. »

 

Une conclusion s'impose : « Il ne faut pas s'empêcher d'aller de l'avant ni brider, par un protectionnisme trop forcé, toute créativité. Mais avant tout, n'attendons pas que les mathématiciens soient parvenus à définir, à la virgule près, ce qu'est le Beau. »