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Naples : la prison pour éviter le cimetière, souligne Roberto Saviano

Clément Solym - 16.01.2017

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Après des explications viriles, dénonçant une fois de plus la situation de forte criminalité à Naples, Roberto Saviano revient à la charge. Cette fois, ce il se s’adresse pas simplement au maire, qu’il avait précédemment traité de démagogue : c’est toute la ville qui est mise à nue. Naples, capitale d’une mafia inéxtricable...

 

#napoli

Antonio Manfredonio, CC BY SA 2.0

 

 

Le 4 janvier dernier, une fusillade blesse un enfant d’une dizaine d’années, ainsi que quelques vendeurs ambulants d’origine sénégalaise. En cause ? Leu refus de payer le pizzo, racket mafieux organisé. « Vous pouvez choisir d’ignorer ces événements, ou, au contraire, d’avoir le courage de briser le silence », écrit Saviano.

 

Évidemment, le romancier s’est taillé un nom dans la lutte contre la Camorra, mafia napolitaine, et par extension toutes les organisations criminelles d’Italie. Si le maire Luigi de Magistris avait accusé le journaliste de faire son « beurre sur le dos de Naples et des Napolitains », Saviano est avant tout une personnalité publiquement engagée contre la mafia.

 

Cammorista un jour, cammorista toujours ?

 

Et voici qu’il propose désormais des exemples plus concrets – et désolants – que jamais : la famille Mazzarella est l’une des plus anciennes de la ville, et dispose d’un bras armé puissant, la famille Del Prete. Ils officient dans le quartier de Forcella, où justement la fusillade de janvier est intervenue. 

 

Or, sur ce territoire, un certain Emanuele Sibillo, chef du groupe très agressif, Paranza dei bambini, a décidé de récupérer les biens des Mazzarella-Del Prete. Une guerre s’est ouverte, lourde de conséquences pour les habitants, et dans ce conflit, Gianmarco et son frère Valerio Lambiase, issus de ce quartier, œuvrent directement pour les Del Prete. Sauf que leur famille comprend combien la guerre ouverte va poser problème 

 

Cammorista par la force des choses, la famille de Gianmarco aura pourtant cherché à le protéger : d’abord en tentant de le dénoncer à la police, pour qu’il aille faire une année derrière les barreaux. « Au moins son père ira le retrouver chaque semaine en prison, et certainement pas au cimetière. » Se faire arrêter, pour éviter de mourir d’une balle perdue...

 

Soucieux de gagner plus d’argent et de se faire une place dans le quartier de Forcella, Gianmarco ne prend rien très au sérieux. Mais en 2013, voici que sa femme, Anita, et lui, ont un enfant. Et si la vie devrait logiquement changer, mais, avant tout, changer de vie, et trouver un véritable travail. Rien n’y fera : dans un enregistrement cité par Saviano, Anita et Gianmarco évoquent cette situation délicate. 

 

La fatalité pousse à retourner dans les rues

 

Pourquoi doit-il retourner dans ce quartier ? « Mais parce que c’est comme ça, et c’est obligatoire », répond le jeune père. Gagner 100 à 150 € par semaine avec le travail de barman qu’on lui a proposé n’est pas viable pour sa famille : reprendre la voix du narcotrafic et de la famille Mazzarella est une nécessité. Gianmarco, en guise de précaution, se contentera de partir vivre chez ses beaux-parents. Mais le 1er mars 2015, Paranza le retrouve. Il meurt autour de 22 h 30.

 

« Cette histoire a un goût amer, parce qu’on y voit une famille espérer que leurs propres fils aillent en prison, comme unique salut envisageable, plutôt qu’à un mort certaine », relève Roberto Saviano, en exergue. Bien entendu, il s’agit là d’une histoire authentique. « Et travailler pour une poignée de cacahuètes, sans droits, ni aucune possibilité de développement est considéré comme une condamnation pire que mourir ou d’être arrêté. »

 

Alors que Valerio est parti en prison, Gianmarco a préféré retourner dans la rue. Bien entendu, à peine libéré de sa cellule finalement protectrice, Valerio est reparti vers la Camorra, et s’est finalement fait prendre de nouveau par la police : il compte parmi les personnes arrêtées lors de la fusillade du 4 janvier. 

 

Sauf que Valério, selon les témoignages reçus, venait également se venger des assassins de son frère, prêt à sévir contre les meurtriers. Pour la famille Mazzarella, il venait simplement récupérer l’argent de « ces quelques vendeurs africains désespérés », indique Saviano. Car pour obtenir réparation contre la vie de son frère, il était prêt à commettre tous les crimes possibles. 

 

Roberto Saviano a signé Gomorra. Dans l'empire de la Camorra : « Le pouvoir absolu de vie ou de mort, lancer un produit, conquérir des parts de marché, investir dans des secteurs de pointe : tout a un prix, finir en prison ou mourir. Détenir le pouvoir, dix ans, un an, une heure, peu importe la durée : mais vivre, commander pour de bon, voilà ce qui compte. Vaincre dans l'arène du marché et pouvoir fixer le soleil. »

 

via La Repubblica

 


Pour approfondir

Editeur : Gallimard
Genre :
Total pages :
Traducteur : vincent raynaud
ISBN : 9782070140497

Extra pure. Voyage dans l'économie de la cocaïne

de Roberto Saviano

"Se plonger dans les histoires de drogue est l'unique point de vue qui m'ait permis de comprendre vraiment les choses. Observer les faiblesses humaines, la physiologie du pouvoir, la fragilité des relations, l'inconsistance des liens, la force colossale de l'argent et de la férocité. L'impuissance absolue de tous les enseignements mettant en valeur la beauté et la justice, ceux dont je me suis nourri. Je me suis aperçu que la coke était l'axe autour duquel tout tournait. La blessure avait un seul nom. Cocaïne. La carte du monde était certes dessinée par le pétrole, le noir, celui dont nous sommes habitués à parler, mais aussi par le pétrole blanc, comme l'appellent les parrains nigérians. La carte du monde est tracée par le carburant, celui des mœurs et des corps. Le pétrole est le carburant des moteurs, la coke celui des corps." Après Gomorra, Roberto Saviano poursuit son travail d'enquête et de réflexion sur le crime organisé. Mais, cette fois, il sort du cadre italien pour penser à l'échelle mondiale. D'où le crime tire-t-il sa force ? Comment l'économie mondiale a-t-elle surmonté la crise financière de 2008 ? Une seule et même réponse : grâce à l'argent de la cocaïne, le pétrole blanc. Pour le comprendre, Extra pure nous convie à un voyage du Mexique à la Russie, de la Colombie au Nigeria, en passant par les États-Unis, l'Espagne, la France et, bien sûr, l'Italie de la 'ndrangheta calabraise. Au fil de cette exploration, l'auteur raconte avec une puissance épique inégalée ce que sont les clans criminels partout dans le monde. Et il va plus loin encore, car c'est tout le fonctionnement de l'économie qu'il démonte impitoyablement. Extra pure n'est ni une enquête ni un essai, ni un roman ni un récit autobiographique, mais tout cela à la fois et bien plus encore. Pour Roberto Saviano, c'est aussi l'occasion de s'ouvrir, de se confier, d'évoquer avec gravité et sincérité le danger et la solitude, le désir de mener une vie comme celle des autres et la détermination à poursuivre son combat. Prix LiRE : Meilleure enquête 2014

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