Naples : quand un éditeur chasse les dealers avec ses livres

Nicolas Gary - 13.05.2018

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#SalTo18 — Depuis six années, Marotta & Cafiero Editori se rend au Salon du livre de Turin. Cette maison originaire de la région de Naples a une histoire des plus fantastiques. Tournée vers des récits et essais citoyens, « mais pas chiants », elle a réussi le pari d’ouvrir une librairie à Scampia, région connue pour son trafic de drogue.


Marotta & Cafiero Editori
Rosario Esposito La Rossa, au centre de son équipe - ActuaLitté, CC BY SA 2.0
 

 

Tout commence en 2004 : entre novembre et septembre 2005, éclate une guerre entre clans mafieux, entraînant plus de 70 morts. La Camorra s’entretue, mais les victimes sont souvent des innocents. Parmi eux, Antonio Landeri, 25 ans. « C’était mon cousin », raconte Rosario Esposito La Rossa. « Pour lui rendre hommage, j’ai publié un livre chez Marotta & Cafiero Editori en 2007, Al di là della neve, storia di Scampia. »

 

Ce sont 27 courts récits racontant la région de Scampia, banlieue populaire de Naples (nord-ouest), où la camorra est alors fortement implantée. Le clan Paolo Di Lauro y régna jusqu’en 2000 : Scampia est présenté comme le centre commercial européen pour les stupéfiants. C’est d’ailleurs ce quartier qui a inspiré le livre Gomorra de Roberto Saviano…

 

À 19 ans à peine, Rosario publie cet ouvrage, et peu de temps après, les fondateurs de la maison décident de prendre leur retraite. Ils lui offrent alors Marotta & Cafiero, fondée en 1959 et basée à Pausilippe, sur la côte amalfitaine. La maison était notamment connue pour avoir publié Gide, et comptait parmi les plus importantes de la région napolitaine.
 

Ecoresponsable, engagée, citoyenne

 

Associé à Maddalena Stornaiuolo, Rosario décide de déménager le siège de la maison, pour l’implanter à Scampia, dont il est originaire : l’association Vo.di.Sca, Voci di Scampia, prend alors le relais de cette SARL. « Nous étions très jeunes, et avons dû tout apprendre du métier d’éditeur », se souvient-il. 

 

Il publiera d’autres livres dans sa maison, jusqu’au troisième, en 2010, qu’il bascule en licence Creative Commons. « Désormais, nous travaillons les livres pour qu’ils puissent être réutilisés, mais pas sous forme commerciale, et sans que l’on en fasse d’œuvres dérivées. » Modèle CC BY SA NC ND, pour les amateurs.

 

« Nos livres sont produits en papier recyclé, avec une colle biologique et une police inspirée de Garamond qui permet d’économiser 30 % d’encre. Ils sont totalement biodégradables, répondant aux cadres du protocole de Kyoto. » Et pour l’usage scolaire, peuvent être entièrement photocopiés. 


Marotta & Cafiero Editori
ActuaLitté, CC BY SA 2.0
 

 

Répondant à ces éléments techniques, la maison s’est ainsi constitué un catalogue de « titres engagés, civiques, citoyens et toujours avec une orientation sociale, mais pas chiants (sic !). Nous parlons toujours d’histoires vraies, mais sans moralisme ». Ainsi, le livre de Davide Cerullo, Poesia cruda, sous-titré I Irrecuperabili non essistono. « Davide raconte sa vie, la pauvreté qui l’a conduit vers la camorra, et comment à 18 ans, il est allé en prison. Ce sont les livres qui l’ont sauvé. Et voilà : il parle de la manière de s’en sortir, que rien n’est figé. »

 

Depuis 2010, la maison a produit une centaine d’ouvrages, et travaille à « un marketing créatif » aux multiples déclinaisons. Pour exemple, cette collection baptisée Farmacia Gutenberg : « Ce sont des livres qui font du bien, qui pourraient soigner le mal-être. Nous avons demandé à un pharmacien de nous aider à identifier, selon les thématiques, le médicament qu’ils seraient. Et nous avons donc reproduit une forme d’emballage qui l’évoque. »

 

La collection Appuntamento al buio, joue sur les codes de l’anonymat : un speed dating avec un livre dont on ne sait presque rien. Une manière de s’amuser avec les livres, en séduisant les lecteurs.


Marotta & Cafiero Editori
ActuaLitté, CC BY SA 2.0
 

 

Mais ce marketing créatif reprend avant tout des codes identifiés : ceux de la mafia. « Nous cherchons à nous réapproprier les termes que la mafia a volés. Spacciatore, qui vient de Spaccio, désigne aujourd’hui un dealer. Mais Spaccio, c’était un lieu où l’on pouvait acheter des produits de qualité pour pas cher. Si Spacciatore est indissociable du trafic de drogue, nous nous le sommes approprié pour inverser la tendance. » C’est devenu Spacciatore di libri : dealer de livres, autrement plus savoureux.
 

La Scugnizzeria, une librairie révolutionnaire

 

En septembre dernier, après cinq années de réflexion, l’éditeur a également ouvert une librairie, là encore en s’appuyant sur un faisceau de références. « Nous l’avons baptisée Scugnizzeria, un clin d’œil à la figure napolitaine du Scugnizzo — ce que vous appelez en français un Gavroche, ou Titi parisien. » 

 

En juillet, sortira officiellement un livre, ici en vente, L’ultimo Scugnizzo : « C’est aussi un hommage à Raffaelle Viviani. » Acteur, musicien, écrivain et dramaturge, il avait publié en 1932 la pièce du même nom, rendue par la suite célèbre dans le film éponyme de Gennaro Righelli, en 1938.  

 

Sur la façade de la librairie, un logo : un âne volant, qui dans l’imaginaire napolitain désigne quelque chose d’impossible. Et pour ajouter à l’impossible, cette citation de Cervantes : « Sognare sono impossibile », rêver un impossible rêve. Car la librairie se situe entre Scampia et Melito : « C’est un quartier particulièrement difficile, parmi les plus jeunes en population d’Europe et qui, depuis une quarantaine d’années, vivait sans librairie. »


t-shirt - Spacciatore di libri
ActuaLitté CC BY SA 2.0

 

Clin d’œil au destin, la librairie offre également l’opportunité du livre suspendu : celui que l’on paye et qui sera offert à la prochaine personne qui entrera sans pouvoir acheter de livres. « Nous en avons donné plus de 800 à ce jour », annonce fièrement Rosario. La librairie accueille également des cours d’édition, de théâtre, de journalisme, d’écriture créative, d’illustration ou de photographie et bien d’autres « Et c’est tout un symbole de ce que nous avons apporté ici : auparavant, on venait à Scampia pour acheter de la drogue. Désormais, les jeunes y apprennent à faire des livres, et en achètent. »
 

Propager les bonnes nouvelles

 

Une révolution locale, certes, mais qui ne prend pas position dans une guerre contre la mafia, perdue d’avance. « Nous ne jugeons pas, nous tâchons de comprendre et faire comprendre ce qui se passe autour de nous, pour apporter une autre vision. Il faut parler du mal qui se trame. Il faut tout autant parler des choses qui sont belles et réussissent. »



Crédit Marotta & Cafieero

 

C’est dans cette perspective que la maison a préféré ne pas solliciter d’aides publiques, toujours mal vues. « Nous avançons à notre rythme, avec une équipe de 8 personnes, qui ont toutes moins de trente ans. Notre objectif reste de mener de petits projets, qui se concrétisent au quotidien. Pas des chantiers ambitieux et impossibles. »

 

Près de quinze ans après la guerre de Scampia, la région a changé de visage : tous les problèmes ne sont pas résolus. « À travers nos activités, éditeur et libraire, nous sommes parvenus, dans une modeste mesure, à requalifier une zone très mal famée en y apportant la joie des livres et de la lecture », poursuit Rosario. 

 

D’ailleurs, soucieux de donner une meilleure vision du monde, il a participé à la fondation d’un journal télé en 2016, baptisé Made In Scampia News. « Nous aurions besoin d’une télévision qui soit celle des bonnes nouvelles, qui montre, quand les choses se passent bien, qu’il n’y a pas que des raisons de voir le monde sombre. Ce que nous tentons déjà de faire avec nos livres. » 

 




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