Nègres littéraires, écrivains fantômes : ces auteurs qui écrivent pour les autres

La rédaction - 01.03.2016

Edition - Les maisons - nègre littéraire - écrivain fantôme ghostwriter - livres écriture


Écrivains frustrés ? Artisans de génie, mais piètres artistes ? Journalistes rêvant d’affiner leur plume tout en gagnant de l’argent… : qui sont les nègres littéraires ? Institution vieille comme le monde qui consiste à embaucher quelqu’un pour écrire à sa place, il y aurait selon Armelle Brusq, réalisatrice du documentaire Les nègres, l’écriture en douce, près d’un tiers des éditions en France qui seraient faites de livres « à la paternité peu claire ».

par Mathilde de Chalonge

 

Ghost writer

Ghost writer, l'écrivain fantôme - Bruno CC BY SA 2.0

 

 

Tradition en lice depuis Shakespeare, elle évolue depuis une vingtaine d’années pour laisser place au « métissage » — la divulgation de la collaboration entre l’auteur et le nègre. Retour et enquête sur ces personnes qui vivent sous le nom des autres.

 

Une tradition qui ne date pas d’y hier

 

L’expression nègre littéraire commence à rentrer dans le langage courant dès le XVIIIe siècle. Ce terme péjoratif est une exception française, directement en relation avec la situation sociale des esclaves déportés par la traite des Noirs dans le monde occidental à partir du XVIe siècle. C’est de cette fonction servile que viendra par analogie le sens d’auxiliaire qui effectue le travail d’un commanditaire qui s’en attribue le profit. Le Trésor de la langue française aboutit à la définition suivante : « personne anonyme qui rédige pour une personnalité, qui compose les ouvrages d’un auteur connu ».

 

Les plus grands auteurs de la littérature mondiale on fait appel à de secondes mains pour les aider à rédiger leurs ouvrages. Tout un mythe s’effondre : Shakespeare et Alexandre Dumas n’étaient pas seuls pour la rédaction d’Hamlet ou du Comte de Monte Cristo.

 

Le cas de l’auteur français reste le plus fameux – son histoire a été reprise et médiatisée il y a quelques années grâce au film L’autre Dumas. Il a travaillé de nombreuses années avec l’historien Auguste Maquet, utilisant ses recherches comme point de départ pour ses romans, mais pas que… Certaines parties des œuvres de Dumas sont des copiés-collés du travail de Maquet, à l’instar d’un lycéen qui se servirait aujourd’hui de Wikipédia pour rédiger sa dernière dissertation de philosophie. Sa collaboration a notamment été importante pour les deux chefs-d’œuvre de Dumas : Le Comte de Monte-Cristo et Les Trois Mousquetaires. L’écrivain français a toujours choisi d’étouffer cette collaboration, laissant Auguste Maquet dans son ombre jusqu’à sa mort. 

 

Nègre littéraire : un choix ou une nécessité ?  

 

Mais alors, pourquoi être nègre, quelles sont les motivations qui conduisent à s’effacer au point de laisser un autre exister à sa place ? Peut-on envisager qu’un nègre exerce ce métier par choix et non par nécessité ? 

 

Il serait naïf de nier que la première motivation pour devenir nègre est d’ordre pécuniaire. Ces écrivains de l’ombre qui n’arrivent pas à percer sous leur propre nom se tournent vers ce métier. Colette dans Mes Apprentissages écrivait : « Il y aura toujours assez de faméliques dans notre métier, malheureusement, pour que l’emploi de nègres ne se perde point. » L’obsession des nègres est de ne pas s’éloigner de la littérature, tout en payant son loyer. Maquet a fini par se retourner contre Dumas quand celui-ci ne le rétribuait plus. Maquet lui a réclamé au tribunal des droits d’auteur, mais renonça à cette exigence contre la somme de 145 000 francs. Il faut bien vivre…

 

Percer en tant qu’écrivain est dur. Si c’est un lieu commun de le répéter cela n’en reste pas moins vrai. Que veulent les éditeurs ? Un nom connu qui leur assurera des ventes et, in fine, des rentrées d’argent. « Vous n’êtes pas un nom, et nous ne voulons que des noms ! » s’entendait rétorquer Auguste Maquet quand il proposait ses fictions historiques aux pages culturelles de La Presse.

 

 

ghost

JJ Berlin, CC BY 2.0

 

 

 

Alors quand les refus s’enchaînent, le seul moyen de se faire un nom dans le milieu de l’édition est de prendre celui des autres. 

 

Le Tigre a mené une enquête sur les motivations et ambitions de ces secondes plumes en interviewant trois d’entre elles. Naturellement, aucun ne rêvait enfant de devenir nègre littéraire : tous souhaitaient être écrivains. Aujourd’hui ils écrivent à la pelle pour présentateurs télés, stars de la téléréalité ou hommes politiques. Ils enchaînent les contrats, prennent l’argent, recommencent, inlassables, intarissables. Ils touchent en moyenne 2 % du prix de vente d’un livre, soit 25 à 30 % du droit d’auteur et exigent une avance d’au moins 10 000 €. 

 

Sont-ils pour autant aigris et frustrés ? Pas vraiment. Si l’argent est le nerf de la guerre, il n’empêche que ce métier est aussi exercé par choix pour chacun d’entre eux. L’un des interviewés dresse une opposition manichéenne entre l’écrivain égoïste et le nègre altruiste : « Dans la démarche du nègre, il y a l’idée que le monde existe autour de soi, que les autres sont intéressants. Il y a un truc d’altruisme, et d’amour de l’autre, et de dissolution dans l’autre ». Écrire pour les autres relèverait du don de soi. On atteindrait parfois à la psychanalyse salvatrice : les nègres écoutent les révélations des stars, les couchent sur le papier et leur donnent une consistance, une direction : et tout à coup les « auteurs » trouvent un sens à leur vie. 

 

La sécurité financière peut les remettre sur le chemin de l’écriture. Être nègre, c’est faire ses gammes, travailler sa plume avant le grand saut dans l’inconnu. Ils se décrivent comme de très bons artisans capables d’imiter tous les styles, d’adopter tous les tons et de se glisser comme des caméléons dans le stylo-plume de n’importe qui. 

 

Cette méthode s’est révélée fructueuse pour un certain nombre d’écrivains. Max Gallo, François Furet, Érik Orsenna… Tous sont passés par la case nègre littéraire. Octave Mirbeau et Lovecraft prêtaient également leur plume pour arrondir leurs fins de mois.

 

Vers une reconnaissance des nègres ?

 

Lorsqu’Alexandre Dumas rentra au Panthéon, en 2002, il n’y eut que la plume de Régine Desforges pour rappeler la mémoire d’Auguste Maquet. Elle regretta qu’il n’ait pas eu « une petite place au Panthéon, auprès de son complice […] pour avoir aidé à l’élaboration de ces chefs-d’œuvre. »

 

Être nègre est un travail ingrat. Tapi dans l’ombre il apparaît dans la page des remerciements, dans le meilleur des cas. Souvent oublié, celui à qui il prête son talent s’arroge l’entière paternité de « son livre ». Dans une interview à Europe 1 l’un de ces écrivains de substitution confiait ainsi : « Un jour, j’étais chez un acteur de cinéma-télévision, j’étais en train d’enregistrer des propos. À chaque fois que son téléphone sonnait, il disait à ses interlocuteurs : “‘excuse-moi, je suis en train d’écrire un livre’‘. »

 

Mais la donne change peu à peu. Le terme de ‘nègre’ s’efface derrière celui de ‘métis’. Jean-François Kervéan (Loana, Michel Drucker, Jean-Claude Brialy…), Lionel Duroy (Jean-Marie Bigard, Sylvie Vartan) ou encore Dan Franck (Zinédine Zidane) sont de ceux-là. Tout comme Labiche qui se fit enterrer au Père-Lachaise à côté de Marc Michel, son porte-plume, les nouveaux autobiographes reconnaissent qu’ils ne sont pas seuls dans l’élaboration de leur livre. La nouvelle tendance est à la co-écriture, manière de faire sortir de l’ombre les nègres littéraires. Ils sont des collaborateurs au nom mentionné en quatrième de couverture ou au-dessous du grand-titre intérieur. 

 

Writer

Axel Hecht, CC BY ND 2.0

 

 

Le changement a été opéré sous l’impulsion de Bernard Fixot, PDG des Éditions XO, lorsqu’il apprit que son auteur à best-seller Paul-Loup Sulitzer faisait appel à un nègre. Il prit la décision de mentionner le nom de Loup Durand pour chacun de ses livres – sans que cela ne fasse chuter les ventes.  

 

La reconnaissance passe également par tout un pan juridique : le travail d’un collaborateur est délimité par un contrat passé avec la maison d’édition. Tout y est fixé : temps de travail, nombre de pages, honoraires… Les métis se sont émancipés de leur statut d’esclave pour devenir des travailleurs à part entière.

 

Quoi de plus juste et naturel ? Qui était encore dupe des qualités d’écrivain d’une Loana, d’une Lorie ou d’un Zidane ? 

 

Ce qu’il reste à changer

 

Le débat porte aujourd’hui essentiellement sur l’utilisation du mot nègre, que beaucoup considèrent comme raciste et liée à la condition esclavagiste. Il y a quelques années on s’insurgeait contre ‘la tête de nègre’ de nos pâtisseries, appelée aujourd’hui ‘tête en chocolat’, tout comme le Congolais, renommé ‘Rocher à la noix de coco’.

 

Si on en faisait de même pour ces écrivains fantômes ? Traduction mot à mot de l’expression anglaise ‘Ghost writer’, il semble que les Anglais aient trouvé le mot juste. Preuve en est le thriller de Polanski qui fut à l’affiche en France sous son nom d’origine.


Écrivain de substitution ? Écrivain fantôme ? Seconde plume ? Quelle expression conviendrait le mieux ? À nous de choisir et d’inverser la tendance.

 

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