Nocturnes lumineux, dots et sagesses rebelles : nos romans de la rentrée Actes Sud

Béatrice Courau - 07.07.2017

Edition - Les maisons - rentrée littéraire romans - rentrée Actes Sud - littérature DeLIllo Daoud


Ah, la maison d'Arles... Ses ouvrages au format improbable, ses découvertes, ses pétites et son irresistible charme. C’est à la Maison de la Poésie que les éditions Actes Sud nous accueillaient pour nous présenter six romans de la rentrée française. Et bien entendu, on a le coeur qui palpite, sachant que Kamel Daoud revient...




 

Dans une atmosphère surchauffée certes (les présents s‘en souviennent…), ce fut le plaisir de la rencontre d’auteurs emblématiques de la maison comme Kamel Daoud, Glaudie Gallay et Alice Ferney, mais aussi cette jeune garde qui promet tant. On regrettera peut-être seulement, gardons cela entre nous, l’absence de titres étrangers présentés, même s’il fut rappelé les prochaines publications du 5e opus de la saga Millenium et du prochain titre de Don DeLillo.

 

La poésie, d’abord, toujours.
 

Zabor a grandi, orphelin de mère, repoussé par son père, en compagnie des livres qui lui ont offert une nouvelle langue. Depuis toujours, il est convaincu d’avoir un don : s’il écrit, il repousse la mort ; celui qu’il enferme dans les phrases de ses cahiers gagne du temps de vie. 
 

Ce soir, le père se meurt. 


Telle une Shéhérazade sauvant sa vie, Zabor raconte, pour repousser la mort, pour la confiner dans un espace-temps où la puissance de l’imaginaire s’impose comme un besoin absolu, pour s’exiler dans une langue qui donne vie au réel. Kamel Daoud, somptueux conteur


 

 

Cyril Dion, ou la définition même de l’« engagé » : fondateur de Colibri avec Pierre Rabhi, coréalisateur du film « Demain », il est peu de dire que les choix de ce jeune créateur multipass, qui présente son premier roman, servent tous la cause d’une humanité en mal de sens et d’engagement. 
 

Imago, c’est la mue de personnages enfermés dans les carcans idéologiques, politiques et religieux, c’est l’amour d’un frère, c’est l’irréparable que l’on s’apprête à commettre, c’est le besoin de s’interposer à l’irrémédiable. Nadr, jeune Palestinien, va se lancer à la poursuite de son frère Khalil, parti semer chaos et désolation en France. Se révolter, s’interposer : deux manières de faire face à l’obstacle, tentatives de libération misérables parfois, nécessaires toujours, pour trouver du sens, toucher du doigt les racines du mal, comprendre par amour sans se renier.

 

L’invention des corps de Pierre Ducrozet déroute, et emporte le lecteur dans un tentaculaire voyage au cœur de la toile tissée de notre contemporanéité. 
 

« Roman-rhizome » comme on l’entendra sans doute, la cavale d’Alvaro, jeune prof d’informatique, seul rescapé de la nuit d’Iguala, le 26 septembre 2014, où 43 étudiants disparurent, va le mener jusqu’à la Silicon Valley, lieu de toutes les expérimentations et cristallisations, y compris les plus totales. Entre assassins et transhumanistes, le corps, les corps, sont le jouet et l’enjeu de ce roman dense, tendu, urgent dans l’écriture comme dans le propos.

« J’ai imaginé alors un roman sans centre, fait de plis et de passages, de liens, d’hypertextes, qui dédoublerait le mouvement du monde contemporain, en adoptant Internet comme sujet et comme forme. »


 

 

Dans l’incandescent Mercy, Mary, Patty, Lola Lafon poursuit avec puissance et détermination son exploration des libertés adolescentes.
 

Au cœur du livre, un épisode du storytelling américain, l’enlèvement de Patricia Hearst, en février 1974, fille de magnat, adolescente qui choisira d’épouser la cause de ses ravisseurs. Dans le roman, une universitaire, une assistante, sont chargées d’un rapport pour l’avocat de la défense de la jeune fille, lors d’un procès qui ressemble étrangement à une chasse aux sorcières. 
 

On trouvera d’incontestables correspondances avec les Girls d’Emma Cline ; fougue, urgence, rage, instinct, liberté, absence d’évidentes interprétations, servis par l’écriture incisive et véhémente de Lola Lafon.
 

« L’instant du chavirement, du choix radical et aux procès qu’on fait subir à celles qui désertent la route pour la rocaille, des procès similaires sur trois siècles, au parfum d’exorcisme. Mercy, Mary, Patty est semé du sable des Landes où se déroule le récit, ses grains minuscules enrayent la fiction d’un monde “civilisé” auquel on se devrait de prêter allégeance. »

 

Héroïne du nouveau roman de Claudie Gallay, Jeanne mène une vie sereine et douce, une maturité raisonnable. 

Ce personnage sur la crête, funambule en déséquilibre, sans grand destin, joue à s’inventer d’autres vies que la sienne, encombrée de ses attachements familiaux, de sa terre ; sa vie intérieure, audacieuse, parfois incongrue, s’illumine de cette aptitude à capter La beauté des jours qui donne son titre au roman, nourrie de l’admiration que Jeanne porte à l’artiste Marina Abramovic. 
 

Les enfants sont partis, un amour de jeunesse réapparaît, porteur de possibles. Jusqu’à l’évidence et à l’apaisement de ses choix.
 

« Nous sommes éduqués pour vivre une vie, et parfois nous voulons en vivre une autre. Notre marge de liberté est étroite. Étroite ne veut pas dire inexistante. C’est dans cet espace que Jeanne s’amuse, qu’elle joue. (…) C’est dans cette marge aussi qu’elle décide d’oser, parce que l’art, quel qu’il soit – poésie, littérature, sculpture –, a un pouvoir curateur et rassurant. »


 

 

Ah, retrouver la délicatesse et l’intelligence aiguë d’Alice Ferney… Les Bourgeois, roman du siècle familial, ce sont les enfants de L’Élegance des Veuves. Dix frères et sœurs qui vont traverser le siècle, autant d’incarnations de cette France que l’on pense si rapidement conservatrice, et dont les erreurs, les engagements, les choix, les deuils et les joies s’inscriront dans la marche de l’histoire. 
 

Position singulière que celle de l’auteur, qui jongle avec les époques, petites touches picturales à la Seurat, et qui modèle ses personnages en se voulant vierge de ce que l’on sait de la Grande Histoire à venir, pour mieux en rendre la temporalité et l’épaisseur. 

 

 

(à par. 16/08) Kamel DaoudZabor ou Les psaumesActes Sud – 9782330081737 — 21 €

(à par. 16/08) Cyril DionImago – Actes Sud – 9782330081744 – 19 €

(à par. 16/08) Pierre DucrozetL’Invention des corps – Actes Sud – 9782330081751 – 20 €

(à par. 16/08) Lola LafonMercy, Mary, Patty – Actes Sud – 9782330081782 — 19,80 €

(à par. 16/08) Claudie GallayLa Beauté des jours – Actes Sud – 978230081768 – 22 €

(à par. 16/08) Alice FerneyLes Bourgeois – Actes Sud – 9782330081775 – 22 €
(à par. 06/09) Don DeLillo – Zero K – trad. Francis Kerline - Actes Sud – 9782330081560 – 22€

(à par. 07/09) David Lagercrantz Millenium 5 La fille qui rendait coup pour coup – trad. Hege Roel Rousson – Coll. Actes Noirs – Actes Sud – 9782330081812 – 23 €