“Non, les agents des bibliothèques ne veulent pas travailler le dimanche”

Cécile Mazin - 27.12.2019

Edition - Bibliothèques - ouverture bibliothèques dimanche - ouverture dominicale - agents bibiothèques travail


L’ouverture des bibliothèques le dimanche, promise comme un El Dorado par le candidat Macron, devait favoriser la lecture publique. La mission confiée à Érik Orsenna devait enfoncer les portes ouvertes, avec des conclusions finalement discutables, mais trop peu discutées. Les agents sont-ils réellement favorables à cet élargissement ? On dit que ce ne serait qu’une question de moyens… Pas certain.


Grève à la biblitohèque Hélène Berr - ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 
« Propagande ministérielle », assure la Fédération des services publics de la CGT, qui dénonce depuis dix ans déjà cette idée d’ouverture dominicale. « Non, les agents des bibliothèques territoriales ne veulent pas travailler le dimanche », réaffirme-t-elle. De fait, la conséquence sur la vie personnelle autant que professionnelle relève de l’évidence : ces élargissements « développeront la précarité et les inégalités de traitement sans démocratiser davantage la lecture publique », peut-on lire dans un document consulté par ActuaLitté.
 

A la recherche des nouveaux publics


Par ailleurs, l’argument déployé des « nouveaux publics » que ces horaires élargis attireraient ne convainc pas non plus — tout particulièrement pour ce qui est des classes populaires. En réalité, cela « permettrait surtout à certains publics, toujours les mêmes, de venir plus souvent ou de décaler leur venue », insiste la Fédération. Qui cite par ailleurs une enquête de 2017, réalisée par le ministère de la Culture.
 

La fréquentation des bibliothèques municipales a fortement augmenté en 20 ans : 40 % de la population française a fréquenté une bibliothèque municipale au moins une fois au cours des douze derniers mois. Ce taux était de 35 % en 2005 et de 25,7 % en 1997. Or, l’enquête relie cette augmentation à la multiplication du nombre de bibliothèques municipales et à l’accroissement de l’offre, non à l’élargissement des horaires.


Corollaire : les réseaux de lecture se seraient appauvris, dans les 35 villes qui ont mis en place cet accueil dominical. De fait, les structures de quartier, justement dans les zones populaires, ont été fermées. Car ce sont les établissements de centre-ville qui ouvrent le dimanche : « L’objectif n’est donc pas l’égalité d’accès à la lecture publique, mais la satisfaction des attentes présupposées de certains publics qui habitent ces centres-villes », déplore la Fédération.
 

Manu-attention dominicale


L’autre argument met en relation l’accès à certains lieux culturels le dimanche : pourquoi pas les bibliothèques ? Une forme « d’égalité par le bas », dénonce-t-on, qui a surtout ses limites : l’accueil nécessite des personnels, dont le travail est invisibilisé, voire « méprisé ». Dans plusieurs établissements de Paris ou Toulouse, leur action se borne à « gérer l’affluence, enchaîner les prêts de documents et ranger ». Une manutention qui relève du métier, certes, mais qui n’a rien à voir avec la sensibilisation à la lecture ni au développement de goûts musicaux ou cinématographiques. Manutention, plutôt que médiation, le calcul est tronqué.
 
Le dimanche deviendrait un enjeu de surconsommation, au mépris d’une éducation, dont paradoxalement, les effets sont annihilés par le fait que, justement, les magasins s’ouvrent le dimanche. Le lecteur-consommateur sursollicité choisira-t-il de fréquenter un établissement de prêt ? Et comment les salariés astreints dans les commerces s’y rendraient-ils ?

De quoi relier une fois de plus la situation des bibliothèques à celle de la précarité qu’ouvre le travail dominical. « D’autant que, contrairement aux idées reçues, la loi ne garantit pas le droit à majoration salariale et un repos compensateur en cas de travail le dimanche », rappelle la Fédération. Citant l’exemple de Nantes, elle souligne qu’une année de grèves aura été nécessaire pour que la municipalité accorde aux agents la possibilité de récupérer double ou d’être payés double.

Or, le rapport Orsenna préconise justement l’embauche d’étudiants vacataires ou de personnes en services civiques tout en vantant l’existence la disponibilité de quelque 82.000 bénévoles, pour parvenir à ouvrir le dimanche. Aucune création de postes ? Non, rétorque la Fédération, qui imagine plus tristement un affaiblissement du « statut de fonctionnaire territorial ». Quant à la notion de volontariat, elle est trop fragile et soumise à des pressions pour faire illusion. 
 

Le mieux, ennemi du dimanche


Reste alors le « ouvrir mieux », tant revendiqué, qui serait l’unique solution viable et respectueuse de chacun. « Ne pas travailler le dimanche est le fruit des luttes sociales qui ont construit notre présent », insiste la Fédération. « Nous refusons que le débat sur l’ouverture du dimanche soit l’occasion de culpabiliser les agents qui le refusent, au nom de la démocratisation culturelle. »
 
Plutôt que de chercher à surexploiter des lieux, il devient nécessaire « de continuer à multiplier partout des médiathèques de centre-ville, mais aussi des bibliothèques de quartier, des BCD ». Voire, poursuit le document, « de faire coexister sur un même territoire des lieux de lecture multiples et de tailles différentes, de développer encore et toujours les actions hors les murs afin de s’adapter le plus finement possible aux différents publics et à leurs rapports à la culture ». 

Une loi sur les bibliothèques reconnaissant leur rôle dans l’éducation artistique et culturelle serait la meilleure des options. Le tout, en apportant un réel soutien aux artistes et encourageant la pratique artistique — et non une atteinte aux conditions de travail, ou un faux accès à la culture par des « politiques culturelles au seul profit des élites et de la distinction ».  

2020 s’annonce peu reposante, y compris le dimanche…


Commentaires
avant la bibliothèque était ouverte le samedi et le soir pour que les travailleurs passent à la bibliothèque, depuis 2019 ils ont fermés le soir et le samedi
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