Numérisation à la BnF : un retard 'un peu long' estime le ministère

Clément Solym - 09.02.2012

Edition - Bibliothèques - numeriser - oeuvres - BnF


Exclusif ActuaLitté : La situation de la BnF est actuellement préoccupante, selon les différentes informations que ActuaLitté a pu mettre à jour. En effet, le marché public remporté par la société Jouve, qui a pour but la numérisation de masse de 210.000 oeuvres connaît des retards sérieux, des problèmes de dégradation d'ouvrages, mais accuse également le coup dans le traitement des oeuvres et leur passage en version numérique. Qualité et quantité ne sont pas au rendez-vous, mais l'information remonte aujourd'hui au ministère de la Culture.

 

La direction de la BnF, sous la tutelle de la rue de Valois comme d'autres établissements publics, est aujourd'hui en contact étroit avec le ministère, nous explique le service du Livre et de la Lecture. Les informations dévoilées par ActuaLitté n'ont en effet pas manqué d'intriguer le ministère. « La BnF nous avait simplement dit que que la phase de test n'était pas aussi parfaite que l'on aurait pu l'espérer », nous explique-t-on, mais aucune information concernant les réalités constatées. 

 

Une autruche sur les quais de Seine

 

Évidemment, souligne-t-on, cette phase de lancement, avant d'arriver à plein régime commence à être longue. « C'est plus compliqué que prévu et cela prend plus de temps, nous a depuis votre article expliqué l'établissement, mais selon Arnaud Beaufort [Directeur général adjoint de la BnF, NdR], la montée en charge devrait se régler prochainement. » 

 

De fait, les prestataires sous-estiment toujours les phases de test, assure le ministère, qui a vu « des temps de montée en charge, pour d'autres exercices de numérisation, estimés à deux ou trois mois, mais qui finalement ont pris deux fois plus de temps ». Pour l'heure, c'est donc un peu de patience qui est réclamée, avec dans l'idée « d'améliorer, par le dialogue, les problèmes techniques rencontrés ». 

  

 

 

De même, la rue de Valois a reçu des assurances quant à la dégradation constatée des oeuvres. Des détériorations qui font partie de problèmes de calage, nous explique-t-on, mais pour lesquels Jouve aurait trouvé des solutions. 

 

Des solutions, certes, mais pas forcément celles auxquelles on pense. En effet, comme nous le précisions hier, les oeuvres envoyées aujourd'hui à la BnF reviendraient intouchées. Une source interne ajoute que « plus aucune livraison de fichiers numériques n'a aujourd'hui lieu. La BnF se retrouve face à une situation délicate : soit elle va devoir revoir ses ambitions en termes de volumétrie à la baisse, soit il lui faudra dénoncer le marché ».

 

Mais concernant la dégradation, une clause du marché permettrait au prestataire de procéder à la numérisation du livre «en l'état». Dans l'idée, cela autorise le prestataire à estimer le niveau de dégradation du livre et à tout de même le passer sous les scanners, puis à le rendre, en arguant que le livre était déjà abîmé. 

 

Nous devrions obtenir de plus amples informations prochainement sur ce point.

 

Retour rue de Valois...

 

Le ministère ne dispose pour sa part d'aucun pouvoir sur ce marché. Seule la personne morale qui en est à l'origine est en mesure d'agir, en l'occurrence, le président, Bruno Racine. « Il est possible pour la BnF de faire des observations, ou de se montrer plus menaçante, en appliquant des pénalités suite au retard, par exemple, mais le ministère n'a pas le pouvoir de le faire. Sur un marché de cette ampleur, les réglages techniques sont toujours nécessaires. Mais effectivement, cinq mois après la phase de test, [validée fin septembre 2011, NdR], cela commence à être un peu long. Si dans deux ou trois mois, la situation est inchangée, il faudra aviser. »

 

A ce titre, le prochain conseil d'administration de la BnF se tiendra fin mars, et le ministère sera à l'écoute du point que le président fera pour l'occasion. Pour l'heure, finalement, la rue de Valois a simplement la possibilité de demander plus de précisions au président, qui lui-même les demandera au prestataire. Chose qui pourrait être intéressante, notamment sur l'utilisation d'un seul scanner à ouverture limitée, logiquement nécessaire pour ne pas dégrader les oeuvres. Selon nos informations, Jouve ne disposerait que d'un seul appareil de ce genre, mais la société n'a pour le moment pas répondu à nos questions sur ce point. 

 

« Il reste difficile de tirer des conclusions trop rapides sur la situation. Le marché Safig, lancé en 2007, avait réclamé un an avant d'arriver à son plein régime », ajoute le service du livre et de la lecture.

 

Conflit de canard ou d'intérêt ?

 

Certes, certes... Reste alors deux ou trois choses. Par exemple, la prise de participation au capital de la SAS BnF Partenariats, par Jouve. « La société a fait des propositions, allant dans ce sens, mais Jouve ne sera probablement pas actionnaire. Une vingtaine d'autres propositions ont été faites, et il est aussi possible que Jouve reste prestataire ou partenaire commercial. » Il est tout aussi possible qu'une nomination au conseil d'administration de la SAS fasse qu'un responsable de Jouve se retrouve parmi les décideurs...

 

Et quand on interroge le ministère sur le mécénat du Labo BnF, en partie subventionné par Jouve, on se refuse à croire que cela puisse avoir une incidence sur les décisions que prendrait Bruno Racine. Ne serait-il pas envisageable, justement, que le président retarde la dénonciation du marché, ou l'application de pénalités, du fait de ce mécénat ? « Cela ne doit pas avoir d'incidence. Et s'il y en avait une, alors la situation deviendrait particulièrement problématique de notre point de vue. »

 

Dont acte, mais gardons à l'esprit que l'on parle d'argent public dépensé pour une numérisation poussive, dans toute cette histoire...