Obama, Hollande, Montebourg : devant Amazon, l'art de la génuflexion

Nicolas Gary - 01.08.2013

Edition - Economie - Barack Obama - François Hollande - Jeff Bezos


Ces derniers jours, plusieurs emails indignés nous ont été adressés, reprochant de s'intéresser par trop à l'intervention de Barack Obama dans le centre de distribution d'Amazon, à Chattanooga, dans l'État du Tennessee. « Tout cela n'a rien à voir avec le monde du livre, votre ligne éditoriale est incompréhensible », nous a écrit Frédéric. Bien le bonjour, cher lecteur, et permets que l'on éclaire quelque peu ta lanterne : ne pas comprendre l'importance de ce discours et de cette intervention, et sa relation avec le monde du livre est un peu difficile à avaler.

 

Barack Obama en famille dans une librairie indépendante

 

 

Au moment de sa première élection, Obama était déjà l'homme bankable, avec tout Wall Street derrière lui. Il faut comprendre par là que la campagne d'Obama a été financée par les entreprises des hautes technologies, avec Microsoft en tête de liste et Google pour sa campagne 2012. Mais en 2008, le candidat démocrate avait amplement profité des banques comme Goldman Sachs, JP Morgan Chase ou encore Citigroup. 

 

Petite histoire du financement et de finances

 

Des entreprises de Wall Street, qui ont enduré la crise, et n'ont pas particulièrement apprécié que le président souhaite établir un contrôle plus affiné sur les banques. Et de toute l'histoire des campagnes présidentielles, celle de 2008 avait été la plus financée par Wall Street - sans miser sur un cheval sorti de nulle part.

 

Pourtant, durant cette campagne, Obama ne cessait de répéter qu'il remettrait en vigueur le Glass Steagle Act, autrement dit la séparation des banques de dépôt et des banques d'investissement - ou établissements spécialisés dans la spéculation. Le projet d'un retour à cette législation était simple : interdire aux banques de spéculer avec les fonds propres des clients qui ont déposé leur argent chez elles. Sauf que c'est déjà le cas depuis au moins une vingtaine d'années - cela remonte à l'administration Clinton en fait. 

 

Obama était louable dans ses intentions : il annonçait la fin du ‘leverage', cette pratique qui consiste, parce que l'on dispose d'une somme de 100 $ à en lever 200 $. Un effet levier qui repose sur un fonds disponible, représentant un poids sur lequel s'appuie la banque. Et Obama voulait donc empêcher les organismes bancaires de jouer sur l'effet levier dont il pouvait se servir, à partir des fonds de leurs clients. On le comprend, cette pratique a pour conséquence d'entraîner un endettement de l'établissement. 

 

Surtout que les leviers étaient encadrés, dans une certaine mesure : impossible d'emprunter plus de trois fois le montant dont l'établissement disposait. Des ratios qui aujourd'hui font peur à voir, ayant largement dépassé ce trois pour un. (voir ce rapport de l'OCDE) Pour mémoire, la banque Lehman Brothers, qui a fait faillite, était capable, avant la crise des subprimes, de lever des fonds avec un taux de 100 pour 1...

 

Hollande à La City : "Pas de panique" (version guide du voyageur galactique)

 

Dans tout ce contexte, Obama affirmait donc sa volonté de combattre les spéculations et l'utilisation de l'argent du contribuable - mais n'a jamais rien fait. On se souviendra qu'un autre président d'une autre République avait assuré, durant un discours prononcé au Bourget : « Mon véritable adversaire, c'est la finance. ». C'était en janvier 2012. Et quelques semaines plus tard, mi-février de cette même année, François Hollande s'adressait à La City, le coeur des places boursières internationales, la plus puissante au monde par ailleurs : « La gauche a été au gouvernement pendant 15 ans au cours desquels nous avons libéralisé l'économie, ouvert les marchés à la finance et aux privatisations. Il n'y a rien à craindre. » 

 

 

François Hollande au salon du livre de Paris 2012, crédit ActuaLitté

 

 

Et de plaisanter, en concluant qu'Obama et lui avaient les mêmes conseillers. Chez Rue89, on trouvera d'ailleurs un intéressant récapitulatif desdits conseillers d'Obama, très instructif. Sachant que La City est bien plus puissante que Wall Street en tant que place financière, on perçoit peut-être mieux les raisons qui ont poussé Jean-Luc Mélenchon à parler de « génuflexions », mais surtout combien la déclaration de Hollande était outrageuse.

 

Amazon, l'excellent exemple

 

Mais revenons donc à cette intervention d'Obama dans l'entrepôt d'Amazon. Ce président est incontestablement charismatique, doté d'une classe, d'une élégance naturelle, qui lui auraient assuré une carrière certaine à Hollywood. À la manière d'un Ronald Reagan. On est loin du précédent président, qui aura assuré un double mandat, et qui ne respirait pas vraiment l'intelligence profonde. Qui plus est, non seulement Obama fait figure d'intellectuel, de très grand lecteur, mais qui plus est, il écrit. Ses livres lui ont d'ailleurs rapporté en droit d'auteur, au cours de l'année 2009, quatorze fois plus que son salaire de président - soit 5,5 millions $. Les résultats étaient moins bons pour 2010, avec 1,8 million, mais en regard de son salaire de président, de 395.000 $, on sourit. 

 

 

"Un parfait exemple d'entreprise qui investit dans les travailleurs américains et la création d'emplois stables avec un salaire élevé"

 

 

Au service de presse de la Maison Blanche, Amy Brundge expliquait que la visite d'Obama dans ce centre de distribution est « un parfait exemple d'entreprise qui investit dans les travailleurs américains et la création d'emplois stables avec un salaire élevé. Ce que le président veut faire, c'est mettre en valeur l'installation d'Amazon et Chattanooga, comme un exemple de société qui stimule la croissance et l'emploi, pour maintenir notre pays compétitif ».  

 

L'affaire n'est vraiment pas du goût des libraires indépendants, et pas plus des éditeurs, qui se plaignent des conditions commerciales d'Amazon, que ce soit comme acteur pratiquant un dumping sauvage, ou un concurrent intouchable. D'autre part, le nombre d'employés du centre tournerait plutôt autour de 1800 personnes, avec des salaires entre 23 et 27.000 $ annuels, alors que le revenu médian des ménages dans la ville est de 37.000 $ et 44.000 dans l'État du Tennessee. D'autre part, le seuil de pauvreté, au niveau fédéral, pour une famille de quatre personnes est fixé à 23.550 $ ou 11.490 $ pour une personne seule. 

 

Alors bien entendu, le véritable pouvoir se trouve dans la finance aujourd'hui, et pas plus Obama que Hollande n'ont de pouvoir décisionnel. Les discours sont bien ficelés, les orateurs sont plus ou moins bons, mais dans tous les cas, le système médiatique est là pour relayer les déclarations d'intention. 

 

L'affaire Montebourg, ou l'autre adoubement

 

Alors, toutes proportions gardées, mettons en parallèle les déclarations du président américain, dans le centre d'Amazon, entreprise qualifiée d'« excellent exemple de société qui investit dans les travailleurs américains, et la création de bons jobs avec des salaires élevés ». Et de saluer Jeff Bezos, le grand patron « tellement fier » de cette situation, parce que « des employés motivés et heureux de leur travail » sont la garantie « d'un plus grand succès pour leur société ».

 

 

Arnaud Montebourg, crédit ActuaLitté

 

 

Et voilà ce qu'Arnaud Montebourg avait raconté lors de l'inauguration du centre Amazon à Chalon :

« Je veux remercier Amazon pour son implantation en Bourgogne du Sud. Un territoire que je connais un peu, même bien » 

.../...

« L'économie est parfois cruelle, mais elle peut aussi être un signe de redressement. Contrairement à ce que l'on a pu dire, je connais énormément de chômeurs ici qui n'attendent qu'une chose : travailler. C'est le moment de se redresser, ensemble. »

 

Après tout, Montebourg est président du conseil général de Saône et Loire depuis 2008. Petit président, face au grand Obama, mais président tout de même. Amazon n'a pas eu l'idée, à l'occasion de cette inauguration, de réaliser une interview exclusive du ministre du Redressement productif, qui n'aurait été publiée que sur la plateforme Kindle. Trop novateur pour la France et son marché réduit du livre numérique, à l'époque. Mais la société ne s'en est pas privée avec Obama. Un fichier Kindle est gratuitement disponible, relatant l'entretien avec David Blum, mais que l'on ne pourra lire qu'à condition de disposer d'un compte Amazon. Pas de format ouvert EPUB, uniquement du fichier propriétaire. 

 

Des emplois ? Oui, mais sans abuser

 

Alors, voilà : le financement de la campagne 2008 d'Obama s'est opéré avec les fonds de Wall Street. Celui de 2012 a été réalisé avec les fonds des sociétés de nouvelles technologies. Et c'est maintenant sur celles-ci que le président américain s'appuie, ouvrant un boulevard à Amazon, le créateur d'emploi en période de crise. Quelle meilleure attachée de presse pouvait s'offrir la société de Jeff Bezos, pour redorer son blason ? 

 

Quand en France, on lance des plans pour l'aide aux librairies, avec quelques millions d'euros qui seront proposés sous la forme de prêts, aux USA, c'est le président en personne qui se déplace pour dire qu'Amazon est une société qui lutte contre la récession. Mieux : le président américain va proposer des allégements fiscaux aux sociétés qui auront une politique d'embauche. 

 

L'American Booksellers Association, citant l'Institute for Local Self-Reliance, rappelait que pour chaque tranche de 10 millions $ qui basculent des entreprises de brique et de mortier, vers Amazon.com, ce sont 33 emplois qui sont supprimés. En clair, Amazon aurait coûté 42.000 emplois aux États-Unis sur la seule année 2012, conclut l'ABA, soulignant par ailleurs que la société « bafoue les lois sur l'imposition des entreprises », et par conséquent, impacte le budget de fonctionnement et les services de l'État, ainsi que ceux des collectivités locales.

 

Est-ce que tout est clair, maintenant ?