Obscures justifications de la BnF sur le travail de Jouve

Clément Solym - 23.02.2012

Edition - Bibliothèques - numérisation - oeuvres - BnF


Exclusif ActuaLitté : Depuis plusieurs semaines, le travail de numérisation opéré par la société Jouve, pour le compte de la Bibliothèque nationale de France, faisant suite à un marché public obtenu par la société, pose de sérieux problèmes. Retard, qualité douteuse, manque de moyens, et bien d'autres. ActuaLitté n'en finit plus de solliciter les deux partenaires, mais n'obtient plus de réponse. 

 

Cependant, après avoir mis en place une chasse aux sorcières pour découvrir comment nous obtenions nos informations, la direction de l'établissement a décidé de communiquer, en interne, sur les différents problèmes que nous avons pu soulever. Ainsi, l'établissement entend mettre au clair l'ensemble de la situation. Nous en livrons ici l'intégralité, les commentaires de la rédaction interviennent par la suite.

 

 

 

 

 

Communiqué de la Direction générale relatif au déroulement du marché de numérisation des imprimés signé avec le groupement Jouve–Safig–Diadéis

 

Les enjeux de ce marché

 

Notifié le 28 avril 2011, ce marché dit « de dématérialisation de collections de la BnF et de bibliothèques partenaires » comporte d'importantes évolutions qualitatives par rapport au précédent marché avec Safig :

 

— Numérisation de documents reliés (90% contre moins de 45% dans le précédent) ;

- Chaque document fait l'objet d'un constat d'état conjoint

BnF/prestataire avant envoi au prestataire ;

- Amélioration de la qualité de numérisation des documents reliés avec un traitement en 400 DPI/couleur (au lieu de 300 DPI/noir et blanc dans le marché précédent). Cette évolution apporte plus de détails et un meilleur rendu grâce à la couleur ;

- Mise en place de la livraison des fichiers via internet en flux continu pour une mise à disposition rapide des documents sur Gallica ;

- Amélioration de la qualité OCR avec l'introduction d'un taux OCR garanti de 98,5% pour tout document postérieur à 1750. Taux porté à 99,9% en comptage « mot » pour 20% des documents (traitement dit « haute qualité ») et permettant la production d'ePub de qualité éditoriale.

- Amplification des contrôles qualité tant chez le prestataire qu'à la BnF : contrôles croisés chez le prestataire, contrôles automatiques de structure à la BnF lors de la réception des fichiers, contrôles visuels après mise en ligne, audits.

 

Ces évolutions marquent un changement de périmètre technique et organisationnel et rendent la mise en œuvre de la prestation complexe.

 

Comme toute prestation d'envergure, ce marché rencontre des difficultés à son démarrage que la BnF s'emploie à résorber :

 

S'agissant du planning

 

La montée en charge de la numérisation sur un tel marché prévoit des phases successives dont les premières induisent des volumétries au démarrage très limitées : une phase de test suivie d'une phase de galop d'essai qui préfigurent la montée en charge de la phase de production.

 

Le groupement Jouve–Safig–Diadéis a pris plusieurs mois de retard pour satisfaire la phase de test : initialement prévue pour se terminer le 28 août 2011, elle s'est finie le 10 octobre 2011. Cela a repoussé d'autant le galop d'essai.

 

Malgré cela, le planning de production sur lequel le prestataire est actuellement et contractuellement engagé reste conforme aux volumétries initiales du marché.

 

Il permet à la BnF d'attendre la livraison complète de 7 millions de pages avant fin juillet 2012 et plus de 13 millions avant le 7 janvier 2013.

 

Ainsi, les ajustements de calendrier consentis par la BnF à son prestataire visent à permettre une meilleure prise en charge des opérations et n'impliquent aucune modification des quantités attendues pour l'année 2012.

 

Sur les dégradations

 

Les premiers retours lors du début du galop d'essai ont montré un nombre nettement trop élevé de dégradations.

 

Immédiatement, la BnF s'est rapprochée du groupement Jouve – Safig – Diadéis pour rappeler les consignes strictes de manipulation des ouvrages patrimoniaux à l'ensemble des personnes impliquées.

 

La BnF a constaté une forte réduction du niveau de dégradation qui est descendu à 2,6 % lors du dernier constat effectué. Pour autant, les différentes directions de la BnF et le groupement Jouve – Safig – Diadéis continuent de travailler sur cette question afin de réduire au maximum les dégradations dans le futur.

 

Il convient de préciser que chaque dégradation constatée fait l'objet d'un devis pour réparation et d'un paiement par le prestataire.

 

Sur l'ouverture réduite

 

Face au pourcentage élevé de demandes de numérisation à ouverture réduite (livre ouvert à 80 degrés maximum), le prestataire a été confronté à un problème de saturation lié au faible nombre de numériseurs à même de respecter cette contrainte. Pour pallier cette difficulté, le groupement Jouve – Safig – Diadéis a renforcé les équipes de numérisation et acquis deux nouveaux numériseurs à ouverture réduite afin d'en doubler le nombre (livraison attendue courant mars).

 

Sur les anomalies visibles dans Gallica

 

Afin de mettre en ligne rapidement les documents et ainsi de mieux servir les Gallicanautes, le processus de chargement des documents procède, après un contrôle automatique de structure, à la mise en ligne directe sur Gallica des documents numérisés. Les contrôles visuels sont opérés à partir de Gallica.

 

Lors d'un rejet par la BnF, suivi d'une relivraison par le prestataire, le document corrigé vient automatiquement remplacer le précédent en ligne sur Gallica.

 

La direction de la BnF, avec l'ensemble des équipes qui concourent à ce projet d'envergure, reste extrêmement attentive à la bonne exécution du marché et maintient fermement ses attentes en matière de qualité et de sécurité des collections, de suivi et de respect des plannings ainsi que des délais de production.

 

Face aux difficultés rencontrées, le groupement Jouve – Safig – Diadéis a pris un ensemble de mesures (gouvernance du projet entièrement revue, renforcement des équipes de production, plan d'action pour vaincre les dégradations, augmentation du nombre de numériseurs à ouverture réduite).

 

Dans le cadre du plan d'action mis en oeuvre, un point sur l'avancement de la numérisation et la résolution des difficultés est quotidiennement effectué entre la BnF et l'équipe projet du groupement. Le comité de pilotage se réunit régulièrement pour évaluer les mesures prises et les conséquences sur la production. 

 

 

Au vu de cette communication, il est toutefois nécessaire de revenir sur plusieurs éléments. 

 

Tout d'abord, la BnF ne dément aucune des informations que ActuaLitté a pu publier ces dernières semaines, pointant les retards dans l'exécution de la numérisation, la dégradation de livres, autant que les problèmes qualitatifs de rendus des oeuvres numérisées. Chose plutôt inquiétante. Après une période de 10 mois au terme de laquelle un prestataire est engagé à réaliser un travail, l'établissement ne répond pas non plmus sur ces questions pourtant essentielles. 

 

De fait, il semblerait que la direction générale ait plutôt décider de ‘sauver le soldat Jouve', en reprenant différentes réponses que nous avions pu obtenir par le passé. D'autre part, et il ne faut pas s'y laisser prendre, le détail technique mesurant le cahier des charges entre deux marchés n'apporte aucun éclairage. Tout au mieux montrerait-il combien la situation est délicate, nécessitant de mettre en balance des marchés complètement différents, pour atténuer, semble-t-il, la responsabilité du prestataire dans le cas présent. 

 

En revanche, on ne trouvera pas de justification à l'absence d'investissement dans des scanners permettant, par une ouverture limitée des livres, de ne pas abîmer les ouvrages. De même, Jouve, répondant à ce marché public, devait savoir quelles seraient les difficultés et les évolutions pour ce marché. De fait, il apparaît clairement qu'en tentant de justifier la poursuite d'une prestation qui ne semble pas convaincante, la direction générale se place dans une position fragile. 

 

Sans aucun démenti, et avec la volonté de porter à bouts de bras son partenaire, la BnF avoue cependant les failles constatées. 

 

Mais faute avouée, à moitié pardonnée, non ?