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Oeuvres du domaine public, ou le pillage du temple littéraire

La rédaction - 15.10.2013

Edition - Les maisons - domaine public - livres numériques - oeuvres littéraires


Les débuts de l'ère numérique du livre ont amené un étrange et beau phénomène : des centaines, des milliers de personnes se sont jetées sur des livres pour les retranscrire et les offrir au monde. Ce sont tous ces textes ressuscités que l'on trouve sur Ebooks Libres et Gratuits, Wikisource, Projet Gutenberg, et sur tant d'autres sites.

 

 

Temple of Apollo, Delphi

Temple d'Apollon à Delphes

PapaPiper, CC BY ND 2.0

 

 

Mais ce noble phénomène a un étrange revers : les marchands du temple, qui veillent à la moindre occasion de s'enrichir, et de s'enrichir en se tournant les pouces, de préférence. La comparaison est usée jusqu'à la corde, mais il s'agit bien là des textes du temple de la littérature qu'est devenu Internet. Ces textes sont disponibles, à portée de main, libres de droits. Quelle idée pourrait germer dans ces cerveaux retors ? Les vendre, bien entendu ! 

 

Car tout le monde n'est pas au fait de l'existence de ces textes gratuits. L'essor des plateformes numériques permet à n'importe qui de se proclamer éditeur et de côtoyer Gallimard, Grasset et consorts. 

 

Il pourrait ne s'agir que d'un banal conflit éditeurs/bibliothèques, dans lequel les gratuits seraient les bibliothèques patiemment remplies par les bénévoles ; on dirait alors : « Il faut bien que les éditeurs vivent !... » Non, car ces soi-disant "éditeurs" (méritent-ils même ce nom ?) n'ont rien fait, rien accompli, et vendent le travail patient, méticuleux et passionné des autres, en comptant sur l'ignorance et la crédulité des lecteurs. Le potentiel de textes et de ventes est infini. Il suffit d'aller sur Internet, de prendre un texte gratuit, de le recopier dans un traitement de texte et de le convertir en "EPUB", d'ajouter une couverture sympathique, de les déposer sur une plate-forme, et de regarder les sous entrer à chaque téléchargement. 

 

Quoi de plus machiavélique ? Rien de plus légal, puisque le texte est libre, rien de plus simple. Chaque texte est généralement fixé à 99 centimes ; cela semble peu, bénin ; aussi leur faut-il recopier le plus de textes possible, sans cesse.

 

La tentation du contenu, pour enrichir le catalogue ?

 

Bien entendu, nos soi-disant éditeurs diront qu'ils ont remis en forme le texte « spécialement pour une lecture numérique » (cela sonne très "club de gym"), qu'ils l'ont relu et corrigé des erreurs restantes. Quand on connaît le degré d'exigence et d'excellence des relectures d'Ebooks Libres et Gratuits, principal pourvoyeur de ces rapaces, on ne peut que sourire. Ou qu'ils ont ajouté des préfaces et des biographies (les "Editions" Humanis, par exemple, ont la grande intelligence de recopier les articles Wikipedia de chaque auteur. Ils ne berneront personne.

 

Prenons donc l'exemple de la Bête humaine tel qu'on peut le trouver sur une plateforme numérique : tous se battent pour vous vendre ce texte trouvable gratuitement ailleurs à 99 centimes ou plus : Éditions de Londres, Ink Book, Candide & Cyrano, Culture commune... Tous ne sont pas absolument mauvais. Certains éditent des textes d'auteurs récents (Éditions de Londres, Publie.net, Numeriklivres, etc), mais il semble très dur de résister à cette tentation de recopier de temps en temps un gratuit que l'on va présenter comme une redécouverte : ainsi, le "premier prix Goncourt", Force ennemie de John-Antoine Nau, réédité chez Publie.net, mais depuis longtemps disponible gratuitement sur Internet.

 

Citons surtout les noms de ces soi-disant éditeurs, ceux qui pratiquent cette activité en masse, avec un tel acharnement que c'en deviendrait maladif : Ink Book, Candide & Cyrano, Culture commune, Thriller Editions. J'en oublie certainement, et certainement d'autres viendront encore. Ink Book (plus de 500 livres pillés qui dit mieux ?) ne se gêne même pas pour recopier des les moindres textes récupérables ici et là (tel texte issu de la Bibliothèque de Lisieux est tout simplement recopié et vendu) ou encore les belles traductions de Saint Augustin disponibles sur un obscur site d'abbaye... Tout est bon à prendre et à revendre.

 

Heureusement, les lecteurs semblent se détourner de ces attrape-nigauds. C'est du moins ce que paraît indiquer cet article . Puissent ces soi-disant éditeurs, dont les textes polluent les plates-formes de vente, tomber dans l'oubli et, à défaut d'en être exclus, ne demeurer que comme un témoignage des débuts erratiques et balbutiants de l'édition numérique.

 

contribution de Michel Morin

lecteur/bénévole en colère

 

Le commentaire de la rédaction:

Une étude présentée par Le MOTif en mars 2010 exposait que les oeuvres du domaine public avaient représenté dans l'édition Française papier entre 0,6 % et 0,8 % du chiffre d'affaires global de l'industrie. « Cette valeur concerne les cas où une oeuvre du domaine public représente une part essentielle du livre publié ; sachant que les commentaires critiques [...] sont rémunérés en droit d'auteur et ne sont donc pas dans le domaine public. » Les premiers éditeurs papier de ces oeuvres sont les éditions Gallimard et Livre de Poche.

 

En termes de ventes, il faut également prendre en compte une tendance globale qui tend à la baisse, toutes collections confondues. Si l'on flirtait avec la barre des 3,5 millions de ventes, il est redescendu en 2008 à son niveau de 2006, ou peu s'en faut, autour de 3 millions. Notons également chez Hatier, Nathan et autres ont « un catalogue plus restreint avec des ouvrages à faible prix (souvent moins de 3 €) qui tendent à baisser chez Larousse ».

 

Par ailleurs, le distributeur Immatériel nous indiquait récemment avoir observé qu'en matière de vente, les oeuvres du domaine public prêtaient souvent le flanc à la critique. S'il existe pléthore d'éditions gratuites de ces textes, et l'on a tendance à crier haro sur le baudet, quand un éditeur commercialise en numérique une édition d'oeuvre du domaine public. Cependant, le lecteur ne pense pas simplement en terme d'économie. La valeur ajoutée de l'éditeur, travail sur le texte, qualité du fichier et de la couverture, sont des éléments qui comptent. 

 

« Pour l'anecdote, au moment du lancement de l'iBookstore en France (mai 2010), notre meilleure vente a été pendant très longtemps… Les Fleurs du mal  réédité par Publie.net. Alors que les versions gratuites fleurissaient depuis longtemps sur le web et aussi sur iBooks », explique immatériel.