Offices sauvages : “Cette pratique a quasiment disparu” (Pascale Buet)

Antoine Oury - 05.04.2019

Edition - Librairies - offices sauvages - editeurs librairies musso - ouvrages non commandes librairie


La parution du nouveau roman de Guillaume Musso a remis en avant une pratique de certains diffuseurs, particulièrement contestée par les libraires : l'office sauvage. Ou le fait d'envoyer et de facturer aux libraires des livres qu'ils n'ont pas commandés, afin d'inonder les magasins d'ouvrages incontournables — aux yeux de l'éditeur et du diffuseur, bien entendu. 

Librairie Filigrannes
Attention, scènes de crimes en librairie ? (photo d'illustration, ActuaLitté, CC BY SA 2.0)


Dans un article publié plus tôt cette semaine, et qui faisait suite au signalement d'un libraire, ActuaLitté a raconté comment le groupe Hachette utilisait son service de diffusion pour faire parvenir aux libraires français des exemplaires non commandés du dernier roman de Guillaume Musso. Une erreur, selon la communication du groupe Hachette, qui semble pourtant s'être répétée à plusieurs reprises.

Cette pratique commerciale agressive n'est pas une nouveauté dans la profession : les libraires la connaissent sous le nom d'« office sauvage », et elle a souvent cours au moment des parutions de best-sellers ou d'ouvrages que les éditeurs souhaitent retrouver en haut des classements des ventes.

Pascale Buet, directrice de la diffusion Littérature pour Interforum et Volumen, qui s'exprime en tant que présidente de la commission des usages commerciaux du Syndicat national de l'édition (SNE), nous assure pourtant que « cette pratique a existé par le passé, elle était plus fréquente il y a une dizaine d'années encore, mais ne fait pas du tout partie des pratiques courantes ou validées, aujourd'hui », dans le domaine de la diffusion.

Au contraire, « c'est une méthode que l'on réprouve, car nous essayons d'arriver à une relation commerciale consentie », ajoute encore Pascale Buet. En effet, les libraires et le Syndicat de la Librairie française considèrent que la pratique de l'office sauvage contrevient à l'indépendance du libraire.
 

La faculté de retour qui sauve


Selon la présidente de la commission des usages commerciaux, « cette pratique [l'office sauvage, NdR] a quasiment disparu : aujourd’hui elle peut recouvrir des situations différentes comme un libraire qui a oublié qu'il avait passé commande, ou une erreur dans les systèmes des Diffuseurs-Distributeurs, devenus très complexes : le libraire est inscrit à l’office pour certaines collections et pas pour d’autres, ce qui peut provoquer des envois par erreur que le libraire n'avait pas donc pas commandé ». 

Selon Pascale Buet, parler de « vente forcée » dans les cas observés d'ouvrages non commandés « n’est pas adapté, étant donné que cette notion n'a pas la même acception ici que dans la vente aux consommateurs : la libre faculté des retours, permet de corriger les conséquences d'un office ressenti comme sauvage ». Le Syndicat national de l'édition assure qu'il ne peut faire aucune recommandation aux diffuseurs sur la façon de corriger les conséquences : « La décision appartient à chaque direction commerciale, il lui revient d’évaluer le dommage causé au libraire. »
 
Le Syndicat de la Librairie française a défini un barème pour évaluer ces dommages en cas d'envois intempestifs, mais celui-ci « n'a pas fait l'objet d'une concertation avec le SNE ». Difficile donc, a priori, pour un libraire isolé, de ârvenir à l'imposer. Plusieurs libraires nous ont confié que la compensation s'était parfois manifestée sous la forme d'envois de services presse d'ouvrages que le libraire pouvait mettre en vente, ce qui laisse entendre que les auteurs ne seraient alors pas rémunérés sur ces ventes. Cependant, certains éditeurs prépayent les services presse à leurs auteurs. « Je ne vois pas à quelle pratique cela correspond », assure Pascale Buet.
 

Des « erreurs » à répétition


Les « erreurs » déjà évoquées par le groupe Hachette pour expliquer les dysfonctionnements dans l'envoi d'ouvrages pourraient amuser si elles ne suscitaient pas l'inquiétude à l'idée de devoir faire avec, du côté des libraires. Et l'assurance du cas isolé a pris un coup dans l'aile après la publication de notre article et les dizaines de témoignages de libraires reçus ou lus sur les réseaux sociaux.

La Librairie des Alpes, à Paris, s'est ainsi retrouvée avec un carton plein d'exemplaires du dernier Musso... Alors que l'enseigne est spécialisée en ouvrages portant sur la montagne ! C'est sans doute que l'auteur est un géant de la littérature... Une autre boutique a commandé 3 livres de Musso en réassort, pour en recevoir douze exemplaires le lundi suivant. Et tous les livres reçus sont facturés aux libraires, bien entendu.

Libres à eux de les refuser, et d'organiser le retour, mais de nombreux professionnels font part de leur agacement à l'idée de devoir gérer ces palettes de livres. Les envois non sollicités ne sont pas l'apanage du groupe Hachette et restent fréquents pour les grosses sorties : une libraire se souvient ainsi d'un carton d'ouvrages de Valérie Trierweiler reçu au moment de ses règlements de comptes avec François Hollande. Dans son cas, plusieurs exemplaires s'étaient vendus, mais c'est surtout le principe de l'envoi forcé qui choque. Du côté du concurrent Interforum, des libraires citent le cas du livre After, d'Anna Todd, reçu de manière intempestive et nourrie à l'approche de la sortie du film au cinéma.
 
Toujours très réticent à encadrer les pratiques de ses membres, le SNE assure pourtant échanger et discuter avec le Syndicat de la Librairie française : « Nous essayons, de notre côté, dans la commission des Usages Commerciaux, qui rassemble éditeurs, diffuseurs et libraires, de faire avancer les pratiques », souligne la présidente de la commission des usages commerciaux.

Nous avons contacté le Médiateur du livre, chargé par le gouvernement de la conciliation des litiges portant sur le prix ou la commercialisation du livre, pour l'interroger sur le sujet. Pascale Buet, de la commission des usages commerciaux du SNE, assure que « l'intervention du médiateur, c'est lorsque les solutions interprofessionnelles sont arrivées à leur limite, et quand le problème est vraiment important en nombre d’événements par an, ce qui ne me paraît pas être le cas pour l'office sauvage, si l'on en considère la fréquence ».


Commentaires
Particulièrement intéressée et surprise par la réponse de Mme Buet. Il s’agit bien de vente forcée au sens du code du commerce puisque le coût des livres et des transports est bien à la charge du Libraire sans commande préalable. Le groupe Interforum est coutumier du fait également. À la mort de Charles Aznavour, j’ai reçu à la librairie des ouvrages Points dans mes cartons que je n’avais jamais commandés. Aucune compensation et la charge de l’office sauvage est bien dans mes comptes. Ces pratiques sont de la perte financière pour la librairie. Je reste à l’écoute et la disposition de Mme Buet pour échanger (comme je le lui ai souvent indiqué par mes écrits toujours restés sans réponses).

Bouquinement vôtre.
Vive la littérature préfabriquée de Musso : inonder le marché ne donne pas du talent. A qui s'adressent ces pavés indigestes : aux analphabètes sûrement! Rassurez-vous je ne suis pas écrivain mais cela donne des idées. Par contre j'adore lire mais pas les écrivaillons.
Après renseignements pris auprès du libraire de mon village , l’office sauvage est toujours d’actualité. Il en fait doublement les frais : il doit payer le coût de l’envoi des livres qu’il n’a pas commandés même s’il les refuse ! Et le renvoi à l’expéditeur est payant aussi !!

La liberté de refuser les ouvrages est donc payante!

Et assomme le libraire indépendant qui a déjà bien du mal à survivre face aux « grosses » enseignes et ne parlons même pas d’Amazon...

J’invite donc madame Buet à réviser sa copie . À quand une enquête réellement nationale auprès de TOUS les libraires indépendants ?
Bien. Soyons clairs. La réalité : les diffuseurs, souvent adossés à des distributeurs, sont soumis au CONTROLEURS DE GESTION. Lesquels déterminent les objectifs à atteindre. Et se contrefoutent de littérature.

Etape 1 : Estimons tranquillement que les contrôleurs de gestion, as usual, ont évalué la progression nécessaire à +3,7 % cette année. je parle bien sur des cdg de hachette, interforum et consorts.

Etape 2 : la prog a été transmise aux directions commerciales, qui ventilent les objectifs de mise en place selon les titres. Pour exemple, disons un best seller (n’importe lequel, ça marche pour tous) a été projeté à 1 million d’exemplaires de vente pour cette année (9 mois) pour répondre à l’objectif ; à la sortie du titre, selon les stats métier, il faudra en moyenne 600 00 volumes placés au démarrage, suivis par les réimpressions pour l'été et la fin d'année.

Etape 3 : 600 000 volumes à placer, coûte que coûte. D’abord on travaille les plateformes, puis les enseignes et grandes surfaces, pour les gros volumes.

Et là le carnage commence : librairies de niveau 1 (les grands librairies indépendantes) vont à la louche, prendre 60 % du stock restant, 30 % pour les librairies de niveau 2 ( les librairies de surfaces moyenne) , le reste pour toutes les autres, les spécialisées, les maisons de presse, les toutes petites librairies etc.

Qu’ils le veuillent ou non. Au forceps.

Chacun peut bien se défendre avec des « on ne mange pas de ce pain-là ), qui aura le courage d’enfin PARLER D’ARGENT, de financiers, de controleurs de gestion, de bénéfices etc ?
Merci Un Temps Pestive pour ce résumé clair, édifiant et terrifiant. On voit mal comment la littérature trouverait sa place dans cette mécanique universelle de vente de produits de consommation courante. On en vient donc au coeur du problème : est-il acceptable de laisser l'édition aux mains de l'industrie du livre ? Et si on fait ce choix, pourquoi encore parler d'exception culturelle, si ce n'est pour garder une façade respectable à une Danonisation générale de l'économie du livre (et de l'équipe gouvernementale, pourrait-on ajouter au passage, car c'est bien le cas) ?
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