André Markowicz, la poésie chinoise en partage

Claire Darfeuille - 23.09.2015

Edition - International - Traduction - André Markowicz - Poésie chinoise


Traducteur russe écrivant en français et lecteur universel, André Markowicz est parti arpenter la poésie chinoise Tang du VIIIe siècle. Il ramène de son voyage des Ombres de Chine qui sont autant de lumières sur l’art de traduire. Dimanche 4 octobre, il sera au festival Vo-Vf, le monde en livres à Gif-sur-Yvette, et partagera le récit de cette traversée.​

 

 

 

« Je ne lis pas le chinois, je ne suis jamais allé en Chine, je ne connais pour ainsi dire pas la culture chinoise », prévient André Markowicz tout lecteur à l’orée de son recueil de poèmes chinois. Oui, mais. Cela devait-il le retenir de se plonger corps et âme dans cette poésie Tang qu’il entendit en russe dans son adolescence, découvrit plus tard dans sa traduction française, et d’en proposer à présent sa propre interprétation ?

 

« Mes Ombres de Chine sont des synthèses de toutes les traductions que je peux arriver à lire d’un original qui non seulement m’échappe (puisque je ne parle pas le chinois), mais appelle des interprétations complètement contradictoires des différents spécialistes », explique-t-il dans l’essai intitulé Partages qui paraît en même temps qu’Ombres de Chine et qui se lit en miroir.

 

Le traducteur a donc tenté de saisir l’insaisissable, essayé de « fixer les formes flottantes après avoir erré à l’aventure, aveugle guidé par l’érudition pure de sinologues, spécialistes de tel auteur, telle forme, tel domaine, pour laisser advenir ces ombres… ». Celles-ci affleurent dans ces 401 interprétations de poèmes de la période Tang, dont la moitié d'entre eux n’avaient encore jamais été traduits en français.

 

On ne traduit pas une langue, mais une littérature

 

« André Markowicz ne connaît pas le chinois, mais il connaît tout autour ! », assure de son côté Patrick Maurus, professeur et traducteur du coréen qui ne cesse de rappeler à ses étudiants que l’« on ne traduit pas une langue, mais une littérature ». Plusieurs fois, il aura reçu la visite du traducteur impénitent à ses cours à l’Institut national des langues et civilisations orientales où « André ne venait pas chercher une traduction, mais des informations ».

 

Car c’est une masse inouïe de documents dont s’est imprégnée André Markowicz pour pénétrer ce monde, éloigné dans l’espace et dans le temps, et aborder cette langue qui ne connaît ni conjugaison, ni genre, ni mode, ni article, ni singulier, ni pluriel, « tout ce qui fait chez nous les bases du récit » relève-t-il, qui s’écrit par ailleurs en idéogrammes, chacun contenant non pas un, mais plusieurs sens. Une langue tonale qui plus est... Un vertige saisit tout lecteur occidental devant ce qu’il nomme un « continent flottant », car où poser le pied ?

 

Reconstituer un monde à partir d’indices

 

Comme il l’explique dans la préface d’Ombres de Chine, la poésie chinoise lui a donné « la prodigieuse chance d’aller à la découverte, comme un archéologue reconstitue un monde à partir des indices qui lui sont donnés ». André Markowicz aura ainsi mené cinq ans de « recherches hasardeuses » durant lesquelles il a confronté toutes les sources secondes qu’il a pu trouver, lu tous les commentaires existants, et peut-être posé toutes les questions que les sinologues ne se posent plus depuis longtemps.

 

Une expérience à la lisière de la traduction et de l’écriture qui interroge l’essence même du métier de traducteur. « André est un paratonnerre, vous pouvez tous marcher derrière lui », encourage Patrick Maurus ses stagiaires de l’École de Traduction Littéraire où ils sont une quinzaine de traducteurs à travailler dans 12 langues. Non pas chacun dans la sienne, mais tous ensemble, au cours d’atelier multilingue.  

 

Les reflets d’un an de vie

 

Dans Partages (Inculte, 2015), André Markowicz revient sur le métier, en rassemblant « les reflets d'un an de vie » que sont les chroniques qu’il a écrites entre juin 2013 et juillet 2014 sur sa page Facebook, à raison d’un post tous les deux jours. Une écriture orale, à mi-chemin de la conversation entre amis et du billet, « une espèce de journal public et nullement intime », dans lequel il parle de ses lectures, de la Bretagne, de Poutine, de ses parents, des langues, des chansons (extrait des partitions inclus en fin d’ouvrage), la vie (non privée) telle que l'on peut la partager sur Facebook. 

 

Il raconte au fil des jours des anecdotes éclairantes, des blagues juives, des histoires moins drôles de geôle et de disette, des souvenirs personnels ou rapportés par d’autres qu’il appelle alors « la mémoire des souvenirs ». Il s’interroge aussi et nous questionne : combien parmi ses deux milliers d’amis sur Facebook ont-ils lu sa traduction d’Eugène Onéguine à laquelle il travailla pendant 30 ans ? D'autres que lui, en France, avaient-ils eu vent de cette guerre civile chinoise qui fit, entre 755 et 763, trente millions de morts (30 millions, en huit ans) et qu’il découvrit en s’intéressant à la poésie Tang ?

 

On y découvre également sa définition — limpide — du traducteur, laquelle donne son titre à l’ouvrage : « Quelqu’un qui aime quelque chose qu’il veut partager », le chant métallique des étourneaux, la soie crémeuse d’une peau diaphane…

 

Rencontre avec André Markowicz dimanche 4 octobre à 10h30 au château du Val-Fleury à Gif-sur-Yvette dans le cadre du festival Vo-Vf, le monde en livres


Pour approfondir

Editeur : Inculte
Genre :
Total pages :
Traducteur :
ISBN : 9791095086024

Ombres De Chine.

de André Markowicz

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