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“On entend ces propos hypocrites qui célèbrent la culture”, en la privant de moyens

Nicolas Gary - 04.01.2017

Edition - Société - Biennale poètes Val-de-Marne - financement public subventions - manifestations poésie Siméon


Fin décembre, la Biennale des poètes en Val-de-Marne a appris la suppression d’une partie de sa subvention. Le département se retrouverait contraint à diminuer d’un tiers son investissement financier, avec pour conséquence le « risque d’entraîner licenciements et cessation d’activité ». Jean-Pierre Siméon, directeur artistique du Printemps des poètes, y voit un mal propre à l’époque.

 

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Alfy, CC BY 2.0

 

 

« Bien entendu, pour la Biennale, ma solidarité est complète, entière, active, et dynamique. Sans aucun doute, c’est une vilenie de plus, qui exprime un symptôme, un de plus, d’un mal plus profond et ancien, de nature tant politique qu’idéologique », explique-t-il à ActuaLitté. « Depuis 15 ans, pour le Printemps, j’entends des ministres, élus, de tous bords, dire qu’il ne fallait plus compter sur le financement public. »

 

Propos hypocrites généralisés

 

On se souviendra qu’en 2011, le Printemps des poètes avait encaissé une perte de 60.000 € de subvention. Le Ministère de l’Éducation nationale, alors piloté par Vincent Peillon, se désengageait, pointant les caisses laissées vides par le précédent gouvernement.

 

Autant dire que, les questions de subventions, Jean-Pierre Siméon les affronte depuis bien longtemps. « C’est un choix idéologique qui s’opère depuis plusieurs années, et apparaît de façon plus frappante encore. On assiste au retrait généralisé de l’aide publique, dans les domaines de l’art et de la culture. Et dans le même temps, on entend ces propos hypocrites qui célèbrent la culture, sans pour autant lui accorder les moyens nécessaires. »

 

Les interlocuteurs renverraient systématiquement vers le mécénat, approche facile, « mais la subjectivité d’un mécène est immense : elle ne dépend ni d’un point de vue politique ni d’une réflexion sur la politique culturelle ». C’est tout le contraire d’une aide de l’État dans les faits : quand ce dernier investit, « il dit très clairement la nécessité de l’art, et de la culture, qui deviennent comme des services publics, aussi nécessaires que l’électricité », poursuit Jean-Pierre Siméon.

 

Une culture vitale, « mais encore faut-il que l’on ait l’intention de faire progresser les consciences, de rendre la société plus humaine, et lui offrir d’exercer un esprit critique plus aiguisé ».

 

Anticipant les critiques qui lui reprocheraient « de vieilles lubies d’humaniste », il souligne : « Sans l’État, Art et Culture deviennent alors une affaire privée, qui ne concernera plus que ceux qui en ont le partage. On assiste à une rupture de fond, profonde avec cette mission entamée après-guerre : la politique culturelle était alors fondée sur l’idée d’un progrès collectif. Elle relevait de la responsabilité de l’État, parce qu’elle engageait toute la nation. »

 

La RGPP, "sigle de technocrate au nom de virus"

 

Désormais, le discours reste identique, mais les moyens des dispositifs changent. « La destruction s’effectue progressivement, parce que les bases sont solides. Mais La RGPP [Révision générale des politiques publiques, NdR], ce sigle de technocrate qui a comme le nom d’un virus préfigurant un sérieux scientifique de l’action, cache en réalité les pires intentions. »

 

Intentions ? Celles de l’abandon des investissements publics dans les manifestations culturelles. « Les associations ont beaucoup souffert des dernières années, jusque dans le domaine périscolaire. Ainsi, oui, la Biennale est un symptôme parmi d’autres. On se réfugie derrière le sérieux budgétaire, on argue que Bercy impose de faire des économies, de faire des choix. Lesquels conduisent à affirmer que la culture est secondaire. Et quand les attentats frappent, on clame qu’il faut de la culture pour la cohésion nationale, tout en faisant tout le contraire. »

 

Bien évidemment, personne n’oserait prononcer de discours contraire, « toutefois les actes démentent les paroles. Dans l’optique de la marchandisation qui domine aujourd’hui tous les domaines, le processus concerne tout aussi bien l’éducation que la santé. Combien de fois m’a-t-on reproché de ne pas savoir me vendre – exprimant par là le besoin intrinsèque de la valeur marchande » ?

 

Un besoin urgent de poésie : Emergency Poet et Poèmaton, par Isciane Drici

Un besion urgent de poésie - ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

Tous les arts ne sont pourtant pas logés à la même enseigne : la poésie, pour ne parler que d’elle, « est laissée de côté, évidemment, parce qu’elle ne fait pas partie de ces arts récupérables par le divertissement ». Chercher des mécènes, la belle affaire : « Je passe une grande partie de mon activité à le faire : quel retour d’image auraient-ils avec la poésie ? Certainement pas le même que pour le cinéma ou la musique. D’ailleurs, pour ceux qui répondent aux critères de valorisation marchande, les conséquences sont sérieuses : par le fait de ce système, ils risquent la perte de leur âme. »

 

Dans le monde de la finance publique, « tout le monde se refile le mistigri. Cela ne veut pas dire que l’État doit être la caution financière unique, bien entendu, nous ne parlons pas d’un art financé par ses soins. Simplement, force est de constater qu’on laisse les choix fondamentaux au soin des acteurs locaux. L’approche nationale disparaît, et avec elle la politique de tout un pays ».

 

Et de conclure : « Les moyens déployés après la Seconde Guerre mondiale relevaient d’un humanisme progressiste. Et d’une pensée sociale, républicaine, au sens le plus large. On vivait encore avec le souvenir de Victor Hugo, et de ses tribunes à l’Assemblée nationale ».

 

Citons alors celle du 15 janvier 1850 :

 

Et il n’y a pas un écrivain, pas un poète, pas un philosophe, pas un penseur que vous acceptiez, et tout ce qui a été écrit, trouvé, rêvé, déduit, imaginé, illuminé, inventé par les génies, le trésor de la civilisation, l’héritage séculaire des générations, le patrimoine commun des intelligences, vous le rejetez ! Si le cerveau de l’humanité était là devant vos yeux, à votre discrétion, ouvert comme la page d’un livre, vous y feriez des ratures, convenez-en !

 

Et ensuite, espérons...