On va tous mourir... ou pas : le roman post-apocalyptique

La rédaction - 27.01.2016

Edition - Société - apocalypse romans - sauver monde


Ça commence à chauffer ! D’après la NOAA et la NASA, 2015 aurait été l’année la plus chaude jamais enregistrée. Du coup tout le monde s’affole… Eh oui, on va tous mourir. Plus qu’à attendre que les scientifiques se mettent d’accord sur le « comment ». Catastrophe environnementale ? Nouvelle guerre mondiale ou civile ? Pandémie ? Faites votre choix ! Avec tout ça on pourrait penser que les livres, films, séries (etc.) essaieraient de nous remonter le moral, avec des romans à l’eau de rose et des fables arcadiennes où « berger » serait le plus beau métier du monde… Mais non. Bienvenue dans l’ère du roman post-apocalyptique

 

Apocalypse?

Michael Lehenbauer, CC BY 2.0

 

 

La façon de raconter l’apocalypse a beaucoup changé au fil des siècles. Cette évolution est marquée par différentes réponses à la question « à qui la faute ? » Depuis la nuit des temps, la très grosse majorité des catastrophes naturelles étaient attribuées aux dieux. Si le monde était sur le point d’être détruit, c’était leur faute, les hommes n’avaient absolument rien à se reprocher. Certains événements étaient prédestinés, comme la fin du calendrier maya en 2012 (vous vous souvenez ? Celle qui n’a pas eu lieu).

 

Parfois la date précise est inconnue mais l’apocalypse est annoncée par une série de catastrophes. Les Scandinaves appelaient leur fin du monde « Ragnarök » : Le Crépuscule des Dieux. Elle est décrite dans l’Edda Poétique et dans l’Edda de Snorri par Snorri Sturluson. Elle était annoncée par trois ans d’un hiver sans soleil puisque Fenrir le loup l’avait préalablement avalé. (Du coup on imagine que les Vikings devaient stresser à chaque éclipse…) 

 

Bien sûr, on ne peut pas parler d’apocalypse sans citer celle de Jean, un des évangélistes. Annoncée par quatre cavaliers, cette apocalypse est toutefois sensée apporter le retour du Messie-sauveur, non sans dommages collatéraux. Du classique, malgré tout.

 

Mea culpa, ou presque

 

D’autres ont été prévenus au dernier moment. Le pauvre Noé a ainsi eu droit à : « Aujourd’hui j’ai décidé de punir l’humanité en l’exterminant. Tu as exactement trois minutes pour construire un énorme bateau qu’on va appeler “arche” et y embarquer une paire de chaque animal qui vit sur Terre, sinon ta famille et toi allez tous mourir. » 

 

Même si l’apocalypse est en général déclenchée par un comportement humain qui ne plaît pas aux divinités, les hommes ne sont pas responsables de la destruction du monde à proprement parler, la catastrophe est envoyée par les puissances surnaturelles. 

 

À la fin du XIXe siècle cependant, les dieux ne sont plus les seuls responsables. Les causes de l’extinction humaine se diversifient grâce aux progrès de la science. Que ce soit par l’étude du très petit ou de l’infini, les découvertes fascinent autant qu’elles effraient. Les travaux de Pasteur révèlent une nouvelle catégorie d’ennemis : les micro-organismes. Ils sont invisibles, très puissants et peuvent se transmettre d’individu à individu, et ce, à l’échelle mondiale. La maladie paraît donc une cause raisonnable de l’extinction des humains sur Terre. Dans Le Dernier Homme de Mary Shelley (1826), le monde est destiné à être infecté par la peste. Et si, au 14e siècle, celle-ci n’avait réussi à décimer qu’un tiers de la population mondiale, celle de 2100 est vouée à la tuer dans son ensemble : « An 2100, dernière année du monde » 

 

Angry god

Babob Boom, CC BY 2.0

 

 

Ces auteurs étaient aussi des visionnaires (en même temps il est peu probable qu’ils décrivent l’Apocalypse qu’ils sont en train de vivre, ils ont sûrement d’autres choses à penser et pondre un pavé de 400 pages c’est plus long que de prendre un selfie…). Ils imaginaient le futur, et se tournaient vers les domaines inexplorés : tel que l’espace, par exemple. En 1839, Edgar Allan Poe publie Conversation d’Eiros avec Charmion dans lequel une météorite s’écrase sur la Terre.

 

Eiros. — Pourquoi m’appelles-tu Eiros ?

Charmion. — Ainsi t’appelleras-tu désormais. Tu dois aussi oublier mon nom terrestre et me nommer Charmion.

Eiros. — Ce n’est vraiment pas un rêve !

Charmion. — De rêves, il n’y en a plus pour nous… »    (Ambiance de folie…)

 

Les astronomes continuent leurs découvertes et étudient plus particulièrement la voisine de la Terre : Mars. En 1877, Asaph Hall découvre Phobos et Deimos, les deux satellites de la planète rouge. Toutes ces avancées inspirent les auteurs. Orson Welles imagine ce qui se passerait si Mars était habitée et si les aliens venaient nous envahir dans La Guerre des Mondes (1898). Ce faisant, il exprime l’inquiétude de nombreux Britanniques : celle de perdre leur hégémonie mondiale, à l’heure où l’Angleterre est la première puissance coloniale, et de se faire coloniser et soumettre à leur tour.

 

Alien, virus : le choix est large

 

Bref tout le monde ou presque meurt. Toutefois, l’Apocalypse est toujours déclenchée par des éléments extérieurs : que ce soit des maladies ou des extraterrestres. Toutefois, ce point de vue change au cours du 20e siècle. Au fur et à mesure des découvertes scientifiques, on se rend compte de la facilité grandissante qu’a l’homme à tuer son prochain. En 1913, dans un contexte de préguerre, H.G. Wells s’inspire des travaux de Marie Curie sur la radioactivité du radium et prédit l’utilisation des armes nucléaires avec 30 ans d’avance dans son œuvre La Destruction Libératrice (écrit en 1913 et publié en 1914).

 

Au XXe siècle, les scientifiques connaissaient le principe de la désintégration radioactive qui veut qu’un élément radioactif relâche de petites quantités d’énergie sur une période de plusieurs milliers d’années. H.G. Wells s’est alors demandé ce qui se passerait si toute cette énergie était libérée d’un coup. Il décrit dans son roman l’étendue des destructions que ce phénomène causerait s’il était utilisé comme une arme. 

 

Ces progrès sont parfois critiqués, comme dans Ravages de René Barjavel, publié pendant la guerre en 1943. Les hommes sont devenus totalement dépendants de la technologie. Le jour où l’électricité disparaît, la société sombre dans le chaos. Le roman prône un retour à la Terre et encourage à retrouver les valeurs essentielles de la vie.

 

The Four Fingerbobs of the Apocalypse

Apionid, CC BY NC ND 2.0

 

 

Dans un monde qui vient de traverser deux guerres mondiales opposant les républiques libres aux régimes totalitaires, on peut considérer que la suppression de la liberté de penser et des droits propres à chaque individu représenterait une forme d’apocalypse où c’est l’humain, plutôt que le monde qui serait détruit. Le très célèbre 1984 de George Orwell (paru en 1949) dresse le portrait de citoyens espionnés, manipulés, privés de leur libre arbitre… dans un monde où le totalitarisme règne en maître. Le genre de la dystopie est donc à rapprocher du roman post-apocalyptique.

 

Dans les années 1970, cependant, l’ennemi a changé. On assiste à l’émergence de nouvelles puissances : les multinationales. Celles-ci se multiplient, certaines sont même plus riches que des pays. La forte production étant leur principale préoccupation, elles n’hésitent pas à piller les ressources naturelles sans s’inquiéter de leur renouvellement et à polluer l’environnement. Le capitalisme atteint un niveau jamais égalé. C’est ce que dénonce John Brunner lorsqu’il explique les effets d’un désastre industriel dans Le Troupeau Aveugle (1972). Dans ce roman, la pollution cause de graves problèmes de santé, une pénurie de nourriture et la guerre civile.

 

La faute de l’apocalypse est donc pour la première fois attribuée aux humains. Cependant, ces œuvres différencient les « méchants » : le gouvernement, les multinationales, les organisations puissantes… des « gentils » : la population de victimes innocentes...

 

Affronter tous les dangers possibles

 

Et c’est là toute la différence avec les romans post-apocalyptiques d’aujourd’hui. De nos jours, lorsqu’une catastrophe écologique se produit, les romans démontrent que c’est la faute de l’humanité tout entière. Cette dernière catégorie s’adresse spécifiquement aux jeunes adultes (les « YA » : Young adults en anglais), car ce sont les plus à même de comprendre les enjeux du réchauffement climatique. Et ça leur plaît. Ça tombe bien, les 13-18 ans sont le nouveau public cible favori des maisons d’édition ! Les jeunes raffolent de ce nouveau genre et les livres s’arrachent par milliers.

 

Évidemment, on connaît déjà tous Hunger Games de Suzanne Collins, Divergente de Véronica Roth et Labyrinthe de James Dashner qui se résument par :

 

« Félicitations, vous venez de risquer votre vie 45 fois dans une série de dangereuses épreuves. Nous sommes ravis de vous annoncer que vous avez gagné... un monde en ruine ! Yeah ! (Applause) » Au début du livre, l’apocalypse a déjà eu lieu, il n’y a donc aucun moyen de l’empêcher. La notion de « sauver le monde » est donc exclue (Ça commence bien…). Pas besoin d’être philosophe pour en conclure que les gens ont pris conscience du réchauffement climatique et commencent à réaliser toute l’étendue des conséquences (on va tous mourir vous vous rappelez ?).

 

Les héros sont des adolescents, généralement entre 13 et 18 ans, qui vont devoir inverser la tendance s’ils souhaitent survivre. Cependant, ils ne sont pas toujours au courant qu’une apocalypse a eu lieu, car ils sont « protégés » dans une enclave qui leur masque la réalité : une ville « test » divisée en factions dans Divergente (2011), une arène dans Labyrinthe (2009)... 

 

Zombie Day 6 - Bifff 2012

Eddy Berthier, domaine public

 

 

Les héros ne découvrent le monde totalement détruit que lorsqu’ils parviennent enfin à quitter leur enclave après leur série d’épreuves. Les adultes les ont préservés, car ils sont la seule chance qu’il leur reste de reconstruire le monde. (Ben voyons ! Les vieux s’amusent à polluer et c’est à la génération suivante de remettre de l’ordre : classique !).

 

Un des thèmes récurrents de ce genre est donc la survie. Dans Arène 1 de Morgan Rice, l’Amérique a été dévastée après une deuxième Guerre Civile aux alentours de 2120. Les survivants sont extrêmement violents et réduisent les plus faibles en esclavage. Ils font ensuite combattre leurs esclaves dans l’Arène 1. Ceux-ci se battent à mort et, car la première règle de l’Arène est simple : jamais de survivants. 

 

Les jeunes se reconnaissent dans cette vision très pessimiste, car c’est exactement ce qu’ils ressentent dans notre monde. Ils savent que, au vu du climat actuel, ils vont devoir se battre pour trouver un emploi, un logement, un bon plan de santé et de retraite… tout comme les héros des romans en fait ! (ou presque : leurs combats à eux sont quand même plus cool… et ça n’en est que plus déprimant…)

 

La guerre civile est également la raison de la presque extinction de l’humanité dans la série de livres Exil par Stephane Desienne (2015). Il semblerait que, plus qu’une catastrophe écologique causée par le réchauffement climatique, un important problème social soit à l’origine de la fin du monde. Bien sûr, cette situation est à rapprocher des récentes crises en Afrique et au Moyen-Orient, des régions du monde dont l’instabilité politique est très inquiétante en ce moment.

 

À la fin de l’histoire, il est malheureusement rare que le héros triomphe. On est loin des romans classiques qui tiennent à ce que le gentil vainque le méchant. Toutes les difficultés que le héros a eu à affronter le laissent meurtri, aussi bien physiquement que mentalement.  

 

Alors quel message les romans post-apocalyptiques ?

     

Ces livres font comprendre que, dans l’état actuel de choses, il sera quasiment impossible d’empêcher l’apocalypse : il est trop tard, aussi bien écologiquement que politiquement. Cette vision pessimiste est toutefois atténuée, car tous les humains ne mourront pas et un nombre limité d’élus survivra à la catastrophe pour reconstruire le monde.

 

Les jeunes lecteurs ne doivent donc pas laisser tomber. Ils doivent se battre pour survivre dans un monde qui leur est déjà hostile. Ils ont toutefois conscience qu’ils ne feront que survivre et que, même en cas de réussite à leurs épreuves (sociales et professionnelles) : ils ne pourront pas être heureux (tout comme les héros dans les livres). En effet, ils garderont à jamais l’image de ce monde déjà en ruine. Cependant, il se peut que leurs combats permettent aux générations futures de vivre dans un monde qui aura été sauvé. 

 

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