Onirique et lointain, ce Brésil imaginaire

Auteur invité - 28.01.2019

Edition - Société - Brésil culture voyage - samba Brésil danse - voyager ouverture culture


Le programme mis en place par la Fondation pour l’Écrit, De l’écriture à la promotion, permet à 10 jeunes auteurs de découvrir de l’intérieur l’industrie du livre. Une occasion unique de pouvoir mieux comprendre les rouages et d’avoir une compréhension globale du secteur. La Fondation est l'organisatrice du salon du livre de Genève.

En partenariat avec ActuaLitté, chaque auteur propose un texte de son cru, dans un exercice de fiction. Ce matin, c’est Timba Bema qui prend la suite de l’aventure.


Brésil - Fortaleza
Pascal Subtil, CC BY 2.0

 

Pourquoi le Brésil ?


Les vacances ont été inventées pour nous distraire de nos vies de merde. Cette année-là, j’avais choisi Rio pour des raisons qui relèvent du cliché. Oui, quoi de plus cliché que de se rendre au Brésil pour la fête, la plage, le soleil, les filles faciles et surtout canon ? Ah ! ces belles Brésiliennes, métissées, botoxées, retouchées, transplantées, aux bassins fermes et recourbés comme des sirènes. Je me rêvais souvent en Robinson Crusoé dans une île déserte, entouré de naïades attentionnées. 

« Você está bem, querida ? » gazouillaient-elles à l’unisson.

Oui, je suis macho et je l’assume. Man first ! Comme d’autres scanderaient : America first ! Voilà, c’est dit ! Je devais donc aller au Brésil lors de mes prochaines vacances. Trois semaines. En février. La belle saison. J’avais déjà payé mon séjour tout inclus et je prenais des cours de samba et de portugais chez Céleste, que j’avais connu grâce à une annonce qu’elle avait publiée sur Facebook. 
 

Jolie Brésilienne donne des cours de samba
bonne ambiance, tarifs intéressants
plus d’information au 06 12 39 11 11


Une femme dans la cinquantaine, belle et flamboyante comme une déesse vaudoue. Fine et leste, ses fesses rebondies auraient fait bander un comateux. Nous avions bu deux ou trois verres ensemble. Je voulais bien la mettre dans mon lit et l’aimer d’un amour suprême. Mais, elle semblait ne pas être du même avis.

Toutes les conditions étaient réunies pour que mon séjour soit inoubliable. Mais, c’était sans compter que la politique allait s’en mêler. Un matin, la réalité me foudroya comme la lame d’une vague.

Comme si elle lisait une dépêche annonçant la mort d’un mouton écrasé par une automobile, la journaliste des infos déclara : 

« Jair Bolsonaro, le candidat de l’extrême droite, de la théocratie évangélique néo-pentecôtiste, des gros propriétaires terriens, des industries pesticides et des lobbys des armes à feu est élu à la présidence du Brésil. » 

Le Brésil, pays de la joie, de la bonne humeur, venait d’élire à sa tête un monstre.

Comment peut-on porter au sommet d’un état une personne tenant un tel discours ? Être d’extrême droite c’est penser que les humains sont divisés en races, que la race blanche est supérieure aux autres et doit par conséquent les dominer. Imaginer ça ! Au Brésil, nation où des gens dits noirs ont une ascendance blanche et vice versa. Bref, être brésilien, c’est être impur.

Alors, imaginez, imaginez qu’une personne dite noire a voté pour Jair Bolsonaro, qui affirmait pourtant, sur TV Bandeirantes, à Preta Gil [NdR : Preta Gil est la fille du célèbre chanteur brésilien Gilberto Gil. Elle est métisse.] qui lui posait la question de savoir quelle serait sa réaction si un de ses quatre fils tombait amoureux d’une noire :  « Preta, je ne vais pas parler de promiscuité avec qui que ce soit. Je ne cours pas ce risque, parce que mes fils ont été très bien élevés et n’ont pas vécu dans l’environnement que tu as connu malheureusement. » 

Je ne trouvai pas la force d’éteindre ma radio, alors que ce geste anodin aurait été salutaire. Les voix de la calamité s’infiltraient dans mes tympans réceptifs, ouverts comme des paraboles aux bruits du ciel.

Pris de panique, je songeai à téléphoner à l’agence de voyages pour annuler mon séjour.

Peu après, fut invité à l’antenne un expert du Brésil, qui n’était pas Brésilien, mais savait lire dans les entrailles de ce pays comme un sorcier lapon dans celles d’un renne. Pourtant il glosait, il glosait, il glosait le brésilogue. Il essayait de ne pas utiliser des mots compliqués, parce que c’était une heure de grande écoute. Mais, son apparente neutralité, son détachement, sa… coolitude me gênaient. Il parlait de ce drame avec la même distance que la journaliste. 

« Selon un sondage récent, 74,21 % de la classe moyenne brésilienne en a assez de payer par ses impôts la politique sociale inefficace de gauche », martelait-il.

Pour notre savant, tout avait une explication. On glissait lentement vers l’enfermement, chacun se repliait sur lui-même, la mondialisation, pourtant chantée comme une étape incontournable de l’humanité, était désormais dépeinte comme un danger par ceux qui en profitaient. Selon lui, c’était compréhensible. Après le Brexit, la crise migratoire en Europe, l’élection de Trump aux États-Unis, la montée des partis d’extrême droite, une certaine idée de la fraternité était transpercée d’un mortel coup de glaive. Mais, pour l’expert, c’était compréhensible.

Comme un automate, il affirmait que la société brésilienne, contrairement à son image d’Épinal, avait toujours été discriminatoire, embourbée dans son passé colonialiste. Les structures sociales issues de cette histoire honteuse se reproduisaient année après année, avec deux ou trois ravalements de façades pour tromper les crédules.

Après les infos, je me précipitai sous la douche. Le prochain bus était dans un quart d’heure. Si je le ratais, j’étais en retard au travail. 

À l’arrêt, les gens me semblèrent maussades. On aurait dit que les mêmes personnes que je trouvais agréables la veille étaient brutalement devenues haïssables. Alors, j’imaginai un autre moi à Rio, prenant lui aussi le bus pour se rendre à son travail, et reconsidérant ses concitoyens après leur vote. Que pouvait-il bien penser d’eux ? Et moi, voulais-je toujours partir en vacances au Brésil ? 

Soudain, mon téléphone vibra. J’avais reçu un message de Céleste.
« Pourquoi le Brésil ? » demandait-elle. 
Je ne savais quoi lui répondre.

Je fixai longtemps l’écran de mon mobile jusqu’à ce que ma vue se brouille.
Je fus projeté dans la chambre de Céleste, en pleurs devant sa coiffeuse. J’essuyai ses larmes et la serrai fort contre ma poitrine.

Dans le train, je décidai de ne pas annuler mes vacances à Rio. Après tout, il ne faut jamais fuir devant la montée du péril.

Je sortis mon téléphone et composai un message :
« Pourquoi ne viendrais-tu pas avec moi à Rio ? demandai-je à Céleste.
– Je n’attendais que ta proposition », répondit-elle.

 

Retrouver l'ensemble de notre dossier De l'écriture à la promotion, les auteurs se professionnalisent




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